« C’est en ne sachant jamais où j’allais moi-même que j’ai réussi à conduire les autres » : cette phrase du Comte Oscar, premier ministre du roi Bobèche, résume peut-être à elle seule la réussite d’Offenbach et de ses fidèles librettistes Meilhac et Halévy dans ce Barbe-Bleue donné pour la fin d’année à l’Opéra de Lausanne. Mais on pourrait aussi par exemple citer Barbe-Bleue qui s’exclame triomphant à propos des meurtres de ses femmes : « il en manque une pour la demi-douzaine ». On aurait dès lors une idée assez précise du ton dominant de cet opéra bouffe, où la satire politique rivalise avec l'ironie et l'irrévérence, sur fond de lutte des classes et de guerre des sexes.

<i>Barbe-Bleue</i> à l'Opéra de Lausanne &copy; Carole Parodi / Opéra de Lausanne
Barbe-Bleue à l'Opéra de Lausanne
© Carole Parodi / Opéra de Lausanne

Parodiant le conte de Perrault, notamment par ses excès outranciers autoréflexifs, le livret reste toujours socialement décapant, et nous apporte rétrospectivement la confirmation qu’ici Offenbach, bien entouré, trafique une matière littéraire hautement plus inflammable, déraisonnable et délirante que le Robinson Crusoé récemment ressuscité à Paris au Théâtre des Champs-Élysées.

Laurent Pelly, ici encore, s’en sort brillamment, dans cette mise en scène qui date de 2019, rapatriée de Lyon et Marseille, et où l’on reconnait la scénographie soignée et très figurative jouant les différentes échelles (les magazines et journaux géants), les costumes léchés très variés et réalistes, et ce jeu survolté, sous amphétamine, aux gags réglés au cordeau et en symbiose avec la musique. Théâtralement, ce jeu en devient presque inclassable, un genre en soi, au-delà même du vaudeville ou du théâtre de boulevard à la Feydeau, alors lointain cousin. Il suffit de prendre la fin de l’acte I pour s’en convaincre dans cette cavalcade entre Barbe-Bleue et le chœur. Ou encore le finale de l’opéra, où les femmes tuées ressuscitent grâce à l’alchimiste Popolani – dit « Popol » pour les intimes – et où le roi Bobèche nous confessera finalement « je n’y ai rien compris du tout ». Plus c’est gros, plus ça passe, à une époque où il suffisait de chanter en chœur que tout cela est « moral » pour contourner – car moquer – la censure !

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Barbe-Bleue à l'Opéra de Lausanne
© Carole Parodi / Opéra de Lausanne

Et alors qu’aujourd’hui on attendrait Offenbach au tournant sur la question du féminicide dans une œuvre qui place en son centre cette question, celui-ci nous cueille en rabattant sans cesse les cartes par excès d’ironie et de bêtise unanimement partagée, jusqu’aux couplets lancés aux femmes victimes de Barbe-Bleue par la sensationnelle Boulotte d’Héloïse Mas, mezzo véritablement sans limites vocales et sans gêne : son « mortes, sortez de vos tombeaux, pour revivre, vive la liberté » prend un écho actuel soudainement poignant. Pelly s’appuie très intelligemment sur ce personnage de Boulotte, ici fermière fellinienne quelque peu nymphomane, inspirée du fantasme de la Saraghina aux formes généreuses dans Huit et demi, et qui devient le moteur à la fois d’une révolte féministe et de classe, pour venger le peuple initialement méprisé.

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Barbe-Bleue à l'Opéra de Lausanne
© Carole Parodi / Opéra de Lausanne

Face à elle, le Barbe-Bleue infaillible et tellement vaillant de Florian Laconi, valeur de Jeffrey Epstein qui sait trouver les arguments et faire pression sur les plus grands de ce monde, dont son alter ego le tyrannique roi Bobèche, pour couvrir ses crimes les plus sordides. Des actes criminels qui lui passent dessus comme sur les plumes d’un canard. Dommage que la fin d’Offenbach ou la mise en scène de Pelly ne lui réservent pas un sort franchement plus ridicule – mais tout cela est « moral » ! Thibault de Damas (Oscar) et Christophe Gay (Popolani) forment un duo de valets tout à fait engagés et convaincants dans la résistance face aux excès du pouvoir. De même que la Fleurette de Jennifer Courcier ou le prince Saphir de Jérémy Duffau face à l’establishment royal, malgré des voix par moments un peu trop légères et claires au regard de l’implication vocale du reste de la distribution.

Ces nuances restent bien minimes si l’on prend conscience de l’énergie générale déployée dans la fosse par Alexandra Cravero à la tête du Sinfonietta de Lausanne, qui trouve la rondeur dans les passages rustiques, le juste corsetage des tuttis et l’irrésistible déchainement tout autour, juste écho de notre sentiment à la sortie de cette soirée de fête.

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