Un pied dans le violon, l'autre dans le journalisme musical : tous les mois, Pierre Liscia vous invite à plonger dans l'envers du décor, à la découverte du quotidien d'un jeune musicien professionnel écumant salles de répétition, concours de recrutement et rencontres avec les grands musiciens de notre temps.

Pierre Liscia © Julien Hanck
Pierre Liscia
© Julien Hanck

Ah, les conservatoires ! La connaissance qu’a le mélomane des mystérieux CNSM (Conservatoires Nationaux Supérieurs de Musique) se limite, généralement, à la vision de ce gros bâtiment grisâtre faisant face à la fameuse Philharmonie de Paris. Et, plus récemment et bien malheureusement, à quelques polémiques souvent fort mal argumentées sur la récente nomination d’Émilie Delorme à sa tête. Et pourtant, si l’on prenait la peine de s’immiscer un peu plus dans les coulisses de ces institutions, il y aurait tant à dire.

Mais pardon : il était question, dans le dernier numéro de mon Abécédaire, d’un trépidant voyage à Berlin pour une rencontre musicale exceptionnelle. Qu’en est-il ? Les difficiles conditions actuelles m’ont malheureusement poussé à reporter mon voyage au mois prochain. J’avais prévu, en effet, une large série de rencontres avec différentes personnalités du monde pédagogique allemand. Hélas ! Le Covid-19 est évidemment passé par là. Chaque étudiant musicien allemand, ou presque, a droit à un semestre d’études supplémentaire pour compenser le temps perdu l’an passé (en France, ce système existe aussi, mais de façon plus officieux et individualisé). En conséquence de quoi les places libres sont fort rares dans les conservatoires allemands, et certains professeurs renoncent tout simplement à rencontrer de nouveaux étudiants. C’est là l’un des ravages les plus secrets du Covid-19 : depuis janvier 2020, la très jeune génération de musiciens (c’est-à-dire ceux qui prétendent intégrer une formation supérieure) se retrouve ainsi coincée pour un an, voire plus ; ce qui peut être catastrophique si l’on prend en compte les limites d’âge imposées par certains établissements (21 ans pour le CNSM de Paris en violon, par exemple). La même situation se pose, dans mon cas, pour les fameuses académies d’orchestre, dispositif essentiel pour qui souhaite entamer une carrière dans le monde des grands orchestres allemands ; l’annulation de la plupart des concours et l’absence de report des limites d’âge (fixée à 25-26 ans) me condamne presque, ainsi que tous ceux qui ont eu le malheur de naître en 1994/95, à faire une croix sur mes projets outre-Rhin.

Un violoniste covid-compatible en plein action © Pierre Liscia
Un violoniste covid-compatible en plein action
© Pierre Liscia

Restons donc dans notre cher Hexagone, d’autant que ce qu’il y a à raconter sur l’enseignement dans les CNSM ne manque pas de piquant, surtout en cette période où les contraintes et emplois du temps évoluent au gré des décisions gouvernementales. Bien évidemment, il y a les gestes barrière. Tout un programme quand il s’agit de musique ! Hier avait ainsi lieu la première d’une série de répétitions pour un projet d’orchestre auquel je participe (au programme : un Divertimento de Bartók particulièrement ardu). Nous voilà dans un finale endiablé, aux rythmes féroces et aux bondissements incisifs. Mais d’un coup d’un seul, tous les violons cessent de jouer. Un silence sur la partition ? Certainement pas. Mais là où d’ordinaire l’un des deux musiciens de chaque pupitre prend le temps de tourner la page, laissant l’autre assurer le soutien sonore nécessaire (les mots « Tu tournes ou je tourne ? » étant d’ailleurs généralement les premiers que s’échangent deux nouveaux compagnons de pupitre), ici, dans notre configuration covid-compatible à un par pupitre, pas d’autre solution que de tous s’arrêter en même temps pour tourner. Le concert approchant, et nos compétences professionnelles demeurant totalement interdites devant ce cas de figure absolument inédit, on attend vos astuces dans les commentaires...

Et que dire des cours individuels, dont le maintien relève du miracle. Avec, de fait, des inégalités de traitement selon les instruments que l’on compense comme on peut. Jouer du violon masqué est handicapant, mais faisable ; jouer ainsi du hautbois l’est beaucoup moins, c’est pourquoi certaines salles de cours sont désormais dotées de paravents transparents protecteurs. La question de la distanciation sociale relance à sa façon les fameux débats sur les contacts physiques entre un professeur et son élève. Il y a deux semaines, un professeur a essayé l’instrument d’un de ses élèves... avant d’apprendre, quelques heures plus tard, qu’il était cas contact. Résultat : par peur d’avoir contaminé son instrument, il a interdit à l’élève de toucher son violon pendant quinze jours ! Ce qui, soyons clairs, est une recommandation plutôt rare de la part d’un professeur de conservatoire...

Vue depuis une salle du CNSM de Lyon © Pierre Liscia
Vue depuis une salle du CNSM de Lyon
© Pierre Liscia

Mais je ne vous ai pas tout dit. Car depuis quelques temps, les CNSM sont entrés dans l’ère de la modernité, et les étudiants ont vu se dresser face à eux un ennemi plus redoutable encore : un système informatisé de réservation de salles. Les règles sont simples, mais impitoyables : chaque étudiant a droit à 4h de travail quotidien dans les salles du Conservatoire. Les réservations sont ouvertes six jours à l’avance, le déblocage du jour suivant s’effectuant à minuit pile. À cause du coronavirus, un certain nombre de salles sont indisponibles, ou réservées aux professeurs (pour respecter les gestes barrière). Il faut alors s’imaginer une armada de musiciens dégainant leur téléphone à 23h59, tels des fans d’Ed Sheeran à l’ouverture de la billetterie d’un concert prochain, pour tenter d’arracher aux autres leur précieux sésame. Tous les coups sont permis : obliger un pianiste retardataire à se contenter d’une salle minuscule dotée d’un piano misérable (les tristement célèbres « box » du Conservatoire, qui n’ont jamais aussi bien porté leur nom), alors que l’on réquisitionne le magnifique Steinway (dont, en tant que violoniste, on n’a aucune utilité) ; ou faire semblant que l’on a pas entendu l’étudiant suivant toquer à la porte, pour grappiller dix minutes de travail supplémentaires.

Et le suspense ne s’arrête jamais : un soir, alors que j’avais réussi à bloquer pour le lendemain l’une des plus belles salles du conservatoire, spacieuse, avec vue sur le sublime cloître du CNSM, dotée de pupitres en nombre suffisant et stratégiquement proche de la machine à café, ma réservation a été sauvagement annulée au profit d’un professeur d’alto qui avait décidé de faire des heures supplémentaires... Le plus souvent, les étudiants s’infligent donc un auto-confinement dans leur chambre, et travaillent leur instrument chez eux, sous réserve de l’aimable autorisation de leurs voisins... ce qui leur permet, en outre, de se vêtir de leurs plus confortables vêtements d’intérieur, histoire de préparer les concerts distanciés auquel on doit malheureusement s’attendre de nouveau.

L’éventualité d’une nouvelle fermeture plane aujourd’hui sur les CNSM. Concrètement, cela signifierait qu’un étudiant en licence aura passé presque la moitié de son cursus derrière un ordinateur. Ce serait, d’une part, un pied de nez aux immenses efforts effectués par l’administration pour limiter la propagation de l’épidémie. Et puis, est-on un musicien véritablement complet quand on n'a pas appris la cohésion de pupitre en série d’orchestre, lorsqu’on n’a jamais pu passer des heures à peaufiner, en groupe, les dernières mesures d’un quatuor de Beethoven ? Si le CNSM de Lyon, par exemple, programme plus de 400 manifestations publiques par saison, c’est bien parce que « se produire sur scène, dans les disciplines du spectacle vivant, fait partie intégrante de la formation », pour reprendre les mots du directeur Mathieu Ferey. Au contact de l’autre, le jeune artiste apprend à contrôler son rapport à la scène, se construit en tant que musicien et en tant qu’être humain.

La vie d’un étudiant au CNSM devrait toujours être une vie de rencontres, placée sous le seul signe de l’altérité, quitte à sombrer dans les situations cocasses et les pitreries potaches. Certains anciens étudiants y sont plus célébrés pour avoir marché sur le toit de l’établissement que pour leurs prix de concours internationaux – « un hommage au Fiddler on the Roof », disaient-ils. En ces temps difficiles, il faut se souvenir que les conservatoires ne sont pas seulement des dispensateurs de formations, mais également des lieux, créateurs de liens humains extrêmement forts, sur lesquels on doit pouvoir revenir des années plus tard, les yeux chargés de souvenirs.