En ce vendredi soir, les quelques coups de vent qui s'abattent sur la Philharmonie donnent un avant-goût de la « Chevauchée dans les airs » qui aura lieu d'ici peu dans la grande salle Pierre Boulez. Quelle meilleure occasion d'entendre la mise en musique inventive des aventures de Don Quichotte par Richard Strauss ? L'œuvre est trop peu donnée : probablement à cause du succès des autres poèmes symphoniques du compositeur, mais probablement aussi du fait de la complexité de ce concerto pour violoncelle qui ne dit pas son nom, caractérisé par une polyphonie exubérante qui a vite fait de submerger musiciens et auditeurs.

À la tête de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, Daniel Harding sait doser ce mélange subtil dès les premières pages. L’introduction est baignée d’une atmosphère enchantée, où les cordes déploient un luxe sonore envoutant, écrin féérique sur lequel les instruments à vent proposent quelques solos éloquents, à commencer par le hautbois d’Olivier Doise. Quand « Don Quichotte tombe dans la folie », la complexité polyphonique ne sature pas l’oreille grâce au chef qui prend bien garde de ne pas solliciter chaque pupitre outre mesure.
Au fil des variations qui s’enchainent de manière fluide, les interprètes savent parfaitement restituer les ambiances d’une musique descriptive plus vraie que nature, sans jamais forcer le trait : les bourrasques de la machine à vent pour la « Chevauchée dans les airs » donc, mais également le moment où le héros tombe dans l’eau lors du « Voyage dans la barque enchantée » quand les bassons, violoncelles et contrebasses mêlent habilement leurs timbres en donnant l’impression de flou sonore sous-marin, ou encore la procession religieuse croisée lors de la quatrième variation, dont la progression savamment menée illustre à merveille l'arrivée et le départ.
Accompagné de son fidèle Sancho Panza, incarné par l’alto facétieux de Marc Desmons, tantôt sautillant et remuant, tantôt langoureux, le héros de l’histoire s’offre un interprète de choix avec le violoncelle de Kian Soltani. Ce dernier accroche l’auditeur par le charme sonore de son Stradivarius, mais aussi et surtout par sa musicalité, capable de suggérer dans une même phrase mille intentions sans morceler le discours, de la fierté du Quichotte (investissement de l’archet et énergie des arpèges ascendants) à une certaine propension à la douceur et à la nostalgie (arrondi des gammes descendantes) en passant par son ardeur au combat (rudesse du détaché dans les graves).

Avant une mort idéale en glissando haletant à la fin de l’œuvre, la puissance expressive sans effet de manche de l’artiste s’épanouit dans la cinquième variation, « Veillée d’armes », au cours de laquelle le héros médite. Accompagné par un pupitre de violoncelles à la conduite exemplaire, Soltani propose alors une palette de nuances impressionnante toujours au service d’un sens narratif aigu. Sa variété de vibrato participe à la réussite de cette démonstration d’expression, l’artiste allant jusqu’à vibrer certaines notes à deux doigts, le majeur sur l’index. Après cinquante minutes d’aventures épiques conjointes avec l’orchestre, le soliste propose en bis l’arrangement de la chanson traditionnelle iranienne « The Girl from Shivaz » par Reza Vali, complainte alla « E lucevan le stelle » dédiée aux récentes victimes des répressions dans le pays.
Au retour de l’entracte, la Symphonie n° 4 de Brahms plonge le public dans un nouveau tourbillon d’engagement. Harding sollicite de la première à la dernière note les musiciens au travers d’une conception d’une densité prodigieuse, bâtissant un édifice colossal à coup de tuttis retentissants. Sa battue faite d’à-coups et de gestes jetés, souvent orientée vers le sol, scelle une approche terrienne de l’œuvre qui glisse parfois vers une certaine lourdeur assumée quand le chef dirige chaque pizzicato en demandant de les ancrer pesamment.
On préfère quand, au cours du deuxième mouvement, Harding se met à battre à la mesure et dessine les lignes mélodiques qui se superposent et se relaient, ou quand dans le finale il prépare l’arrivée du solo de flûte en définissant une atmosphère évanescente. Il n’empêche : malgré une légère tendance à presser le tempo dans les passages virtuoses et un manque de nuances médianes, la proposition flamboyante a le mérite de la cohérence et réussit à concilier un certain déchainement avec une maîtrise aboutie, confirmant la science des équilibres du chef déjà appréciée chez Strauss.



