Sous le titre un peu bateau « America » se cache un programme singulier, qui signalait le concert-événement en ce jeudi soir au Théâtre des Champs-Élysées : en première partie, une création d'une jeune compositrice américaine et la Symphonie n° 3 « Kaddish » de Leonard Bernstein ; en seconde, la Neuvième de Dvořák, par Les Siècles, dont on connaît la spécialité – jouer chaque œuvre sur les instruments de son époque. Quant aux deux récitantes de la « Kaddish », elle portent un nom familier de la vie parisienne : Judith Pisar, veuve de l'avocat Samuel Pisar, survivant de la Shoah, et leur fille Leah. Devant un parterre très mondain, c'est bien cette ultime symphonie de Bernstein qui fait l'événement.

Les Siècles interprètent la <i>Symphonie « Kaddish »</i> de Bernstein &copy; Cyprien Tollet
Les Siècles interprètent la Symphonie « Kaddish » de Bernstein
© Cyprien Tollet

La Symphonie « Kaddish » reste l'une des œuvres les plus singulières de Bernstein. Créée à Tel-Aviv en décembre 1963, dédiée à la mémoire de John F. Kennedy assassiné quelques semaines plus tôt, elle convoque un grand orchestre, un chœur mixte, un chœur d'enfants, une soprano et un récitant autour de la prière juive des endeuillés. Le Kaddish, on le sait, ne prononce jamais le mot de mort : c'est une louange. Bernstein n'était pas satisfait de son propre texte qu'il avait déjà remanié en 1977. Il avait alors demandé à son ami Samuel Pisar, rescapé d'Auschwitz devenu avocat international, d'en écrire un autre ; Pisar a longtemps hésité avant de livrer, au début des années 2000, dix ans après la mort de Bernstein, ce « dialogue avec Dieu » nourri de sa propre histoire.

Depuis sa mort en 2015, ce sont sa veuve et sa fille qui portent ses mots. On n'écoute plus des récitantes, on écoute une famille dire ce qu'un mari et un père a traversé, interpeller le Ciel, lui demander des comptes, puis faire la paix. L'émotion est d'autant plus forte que de la silhouette si frêle et fragile de Judith Pisar sort cette voix grave, parfois voilée, qui trouve encore l'énergie de proférer des « Amen » qui vous transpercent. Elle redouble quand s'élève la voix de Rachel Willis-Sørensen dans la berceuse que forme le deuxième énoncé du Kaddish, bientôt rejointe par les femmes du chœur.

Un peu comme dans sa Mass, Bernstein conçoit un édifice qui aurait gagné à plus de concision. En trois parties et sept numéros, c'est un patchwork stylistique et sonore où Stravinsky, Copland, Messiaen se mêlent à des auto-citations hétéroclites au sein d'un vaste orchestre qui force un peu trop sur les cuivres, et de forces chorales qui passent subitement de la mélopée chuchotée au chant de rédemption clamé à pleins poumons. La Maîtrise de Radio France comme le Philharmonia Chorus s'intègrent à merveille dans un dispositif réglé par Pierre Bleuse avec une maîtrise impressionnante. 

Pierre Bleuse dirige Les Siècles au Théâtre des Champs-Élysées &copy; Cyprien Tollet
Pierre Bleuse dirige Les Siècles au Théâtre des Champs-Élysées
© Cyprien Tollet

Avant Bernstein, c'était une création attendue que celle d'Elise Arancio, quatrième lauréate du prix Pisar, qui va finalement s’avérer anecdotique. On a en vain cherché dans cette partition d'une quinzaine de minutes un Hommage au soleil : la compositrice use de procédés répétitifs de cellules chromatiques aux cordes ponctuées d'à-coups de percussions qui évoquent plutôt un soleil noir et l'enfermement qu'un cheminement vers la lumière. On est en peine de décrire le courant esthétique auquel la jeune Américaine pourrait se rattacher.

En seconde partie, Les Siècles abordent la Symphonie « du Nouveau Monde » en la jouant sur des instruments de l'époque de sa création, ceux de la fin du XIXe siècle. Le pari est passionnant, mais il a son prix : ces instruments, plus capricieux que leurs descendants modernes, ne pardonnent rien, et c'est probablement ce qui explique quelques accidents, jusque dans le célèbre solo de cor anglais du « Largo ».

Pierre Bleuse imprime à l'ensemble une belle énergie, un élan qui ne faiblit jamais et emporte les mouvements extrêmes. On aimerait seulement que cette ardeur s'accompagne de respirations plus libres, que le chef laisse davantage à ses musiciens le temps de s'épanouir. Reste l'essentiel : l'occasion, rare, d'entendre une œuvre si rabâchée dans une sorte de fraîcheur originelle. Les timbres retrouvent leur relief, les équilibres entre vents et cordes se redessinent, et l'on redécouvre ce que la partition doit à la Bohême autant qu'à l'Amérique, en particulier dans le « Scherzo », dont le trio central dit toute la nostalgie de la mère patrie. Malgré quelques accrocs ici et là, Les Siècles et leur chef concluent en beauté ce concert-événement.

Pierre Bleuse dirige Les Siècles au Théâtre des Champs-Élysées &copy; Cyprien Tollet
Pierre Bleuse dirige Les Siècles au Théâtre des Champs-Élysées
© Cyprien Tollet
Les Siècles interprètent la <i>Symphonie « Kaddish »</i> de Bernstein &copy; Cyprien Tollet
Les Siècles interprètent la Symphonie « Kaddish » de Bernstein
© Cyprien Tollet