Barry Douglas arrive sur scène avec un sourire franc qui d’emblée suscite la sympathie. Il a choisi de commencer son récital par deux nocturnes de son compatriote irlandais John Field, inventeur de la forme. La démarche est bonne : deux pièces faciles d’écoute pour calmer le public et se mettre en doigts avant les grandes sonates qui suivront. Le pianiste tire du Shigeru Kawai de la Salle Gaveau un son très pur idéal pour ces pages aériennes et gracieuses.

Barry Douglas © Benjamin Ealovega
Barry Douglas
© Benjamin Ealovega

Cette sonorité est malheureusement la seule qualité qu’on retient d’une première partie marquée par un martellement ininterrompu du clavier. La main droite brise les lignes mélodiques des deux nocturnes, pendant que la main gauche imperturbable ne semble pas soucieuse de gérer la progression harmonique d’œuvres peu complexes. Chaque passage de transition est un espoir déçu vers une évolution de l’interprétation, et la lourdeur des accords du Nocturne n° 5 qui précèdent la réexposition du thème varié fera désespérer d'entendre le pianissimo explicitement demandé par la partition.

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Cette approche verticale persévère dans une Sonate D.845 de Schubert peu poétique, qui souffre d'un excès de précipitation. Dans le « Moderato » liminaire, les ornements sont systématiquement accrochés et le motif en octaves presse à chaque occurrence ; dans l'« Andante poco moto » qui suit, l'oreille cherche désespérément le legato au milieu des fausses notes ; le motif d'appel du scherzo est sans cesse écourté pour passer au suivant, et le trio central est prisonnier du fond du clavier, incapable de décoller pour en révéler sa sublime simplicité éthérée. Le finale termine ce long martellement prosaïque avec un toucher qui commence à peine à s’arrondir, alors que la partition subit toujours autant d’élans précipités qui semblent plus aléatoires que dictés par un parti pris interprétatif assumé.

Au retour de l'entracte, la Sonate n° 23 de Beethoven apporte plus de satisfaction, ne serait-ce que par une variété de nuances et quelques passages plus soyeux. Avec des sforzandos engagés au dramatisme sans cesse relancé dans le premier mouvement et des accords surpuissants signant un finale grand spectacle, Douglas s’engage dans une interprétation toute en urgence et à-coups. Tout n’est pas fait avec beaucoup de subtilité, mais l'« Appassionata » reste l’« Appassionata », et son grand geste romantique tourmenté ne laisse pas insensible.

Une certaine frustration reste cependant bien présente. Le motif pointé de l’« Allegro assai » est trop relâché, atténuant le suspens et l’incertitude du passage. Une pédale généreuse empêche souvent de comprendre clairement toutes les notes de certaines gammes et arpèges. Le thème et variations se déroule avec fluidité jusqu’à ce que la main droite ne retrouve ses velléités agressives lors de la troisième variation. Quant à l’« Allegro ma non troppo » conclusif, il pèchera par un manque de nuance piano et une main gauche peu précise lorsqu’elle marque les premiers temps.

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Cette impression de déséquilibre entre les deux mains persistera lors de la redoutable Sonate n° 7 de Prokofiev. Tout au long du premier mouvement, la main droite est exemplaire d’impulsions rythmiques tandis que la main gauche, à l’arrière-plan, sans être floue, est moins protagoniste, et ce sur l’ensemble de la tessiture du clavier. Le « Precipitato » virtuose qui referme l’œuvre est un déferlement sonore efficace bien qu’à nouveau très imprégné de pédale, mais manquent des attaques franches qui permettraient de distinguer les notes accentuées par le compositeur.

L’« Andante caloroso » aura finalement été le moment le plus éloquent de la soirée : ses passages feutrés d’où sourd une tendresse mélancolique bénéficient d’une grande maitrise des plans sonores de la part du pianiste, ainsi que d’un toucher suggestif épatant. Le glas de la fin du mouvement produit son effet et libère enfin, mais brièvement, l’imaginaire de l’auditeur.

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