Imagine-t-on que la production par l'Opéra de Lyon du Cercle de Craie, dernier opéra de Zemlinsky, est une première française ! De la part du metteur en scène Richard Brunel, connu à Lyon pour sa mise en scène du Brecht-Weill Celui qui dit oui, celui qui dit non en 2006, on aurait pu attendre une redite. Mais si l'on reconnaît dans la mise en scène des éléments brechtiens, Brunel a avant tout cherché à les mettre à distance. Epaulée par un orchestre en pleine forme, portée par un plateau étonnant par la qualité de son jeu d'acteur, cette production touche par sa sincérité, et redonne à un compositeur autrichien hélas méconnu les lettres de noblesse qui lui manquaient encore sur les scènes françaises.

© Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez

On saisit aisément la logique de Brunel à la découverte du personnage principal, Haïtang ; vendue comme fille de joie, achetée par le créancier qui poussa son propre père au suicide, violée par le futur empereur, puis accusée à tort du meurtre de son mari, elle ne cesse d'apparaître comme une victime, ne se réalisant que dans sa maternité. Pour rendre le personnage plus intéressant, Brunel se décide à nous faire épouser son point de vue tout au long des différents tableaux de l'opéra. Adieu donc, la fameuse distanciation chère à Brecht. D'autant plus que Ilse Eerens campe ici une Haïtang fort attachante, finalement bien proche de nous dans ses réactions face aux injustices qu'elle subit.

La mise en scène s'amuse à tourner en dérision les symboles, à commencer par le fameux cercle de craie, représentant, selon l'Empereur Pao, la justice la plus ancestrale : chez Brunel, il devient ainsi un tag dessiné par un mendiant sur le luxueux appartement du créancier Mr. Ma. En celà, Brunel ne remet nullement en cause Zemlinsky, chez qui la critique de toute forme de justice est bel et bien présente. Au contraire, le metteur en scène a saisi le pessimisme inhérent à l'œuvre, et prend un malin plaisir à le souligner, notamment dans le faux happy end où la réunion idéalisée de l'empereur et de la prisonnière est troublée par la présence sur scène du frère en haillons.

Les décors et costumes sont simples, mais efficaces. Emaillés de références à la Chine contemporaine (les karaokés), mais sans la caricaturer (les costumes particulièrement, connotent le monde des affaires dans son ensemble), ils nous rappellent que ce que l'opéra dénonce est toujours une réalité. Ainsi, l'avènement du nouvel empereur, figure providentielle auto-proclamée, est appuyé par un reportage fabriqué à partir d'images on ne peut plus authentiques.

© Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez

Cela ne pouvait que mieux servir la musique, elle aussi à la confluence de plusieurs esthétiques. S'inscrivant immédiatement dans son siècle par un solo de saxophone, elle alterne avec des passages où l'on retrouve une rondeur symphonique que n'auraient pas reniés Strauss ou Wagner. On est frappés par la fluidité avec laquelle les passages parlés alternent tantôt avec le chanté-parlé, tantôt avec le chant. Zemlinsky, convoquant les différentes facettes de l'imaginaire collectif du spectateur, passe avec aisance d'un univers sonore à l'autre.

Du plateau, on retiendra surtout l'impeccable diction, le remarquable jeu d'acteurs (y compris dans les plus anecdoniques rôles secondaires), et la grâce du timbre de Ilse Eerens, qui tient le rôle principal. Nous n'oublierons pas de saluer la performance de Martin Winkler, en Mr. Ma tantôt odieux, tantôt touchant, ainsi que celle de Nicola Beller Carbone, campant à la perfection l'élégance glaciale et mauvaise de l'épouse délaissée par Mr Ma, complotant contre Haïtang pour récupérer son héritage ; ni d'évoquer la radieuse sonorité des solos de violon de Kazimierz Olechowski qui, à l'image de l'orchestre mené par Lothar Koenigs, fit preuve ce soir d'une réjouissante réactivité, bien qu'à aucun moment il n'osa s'imposer comme personnage à part entière du drame qui se joue sur scène.

On pouvait faire confiance aux équipes de l'Opéra de Lyon, fins connaisseurs de ce répertoire, pour ressuciter ce chef-d'œuvre oublié : les applaudissements enthousiastes ne manquant pas de rappeler l'attachement du public à cette musique que l'on entend si peu. Au-delà de la musique, dont la beauté et la variété n'avait rien d'anecdotique, on sort de la salle la tête fourmillant d'images de théâtre, de cabaret, de karaoké et d'opéra : un savant patchwork que le compositeur, et pourquoi pas Brecht avec lui, n'aurait certainement pas renié.

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