Un récital autour de Chopin, quoi de plus banal, à première vue, surtout pour un lauréat du Concours Chopin ? Mais c’est sans compter la figure exceptionnelle de Daniil Trifonov, qui, loin de céder à la facilité des mêmes rengaines, prend le pari de l’exploration, en construisant un programme personnel d’une grande intelligence et d’une grande cohérence. Plus qu’un concert Chopin, c’est donc un concert où Chopin est l’inspirateur, le père spirituel. L’héritage laissé par le musicien franco-polonais sur les générations suivantes est inestimable, et nombre de compositeurs lui rendront hommage, de Schumann à Mompou, en passant par Tchaïkovski, Rachmaninov ou Grieg.

Daniil Trifonov © Dario Acosta | Deutsche Grammophon
Daniil Trifonov
© Dario Acosta | Deutsche Grammophon

Les Variations sur un thème de Chopin, du compositeur catalan Frederico Mompou, sont bâties sur le Prélude n°7 en la majeur de Chopin, miniature d’une simplicité désarmante. Trifonov créé d’emblée une intimité pleine de pudeur et de retenue, et le retard du troisième temps confère à ce prélude une grande tendresse. Restant toujours présent dans les premières variations, le thème s’enrichie d’harmonies plus denses, laissant transparaître toute la sensualité cachée derrière cette innocence. L’agencement des différents plans sonores des lentes arpèges de la variation pour la main gauche est remarquable, Trifonov se fait orfèvre du son, apposant ses intentions sur chaque note avec une attention qui s’inscrit toujours dans la continuité musicale. Il écoute au moins autant qu’il joue, et c’est sans doute cette faculté d’écoute qui rend ses exigences si poussées et lui permet de les réaliser jusqu’au bout. Les variations se complexifient techniquement et stylistiquement, et le jeu de références à Chopin est multiple, étant à la fois technique (écriture en sixte faisant écho a l’Etude n°8 op.25) et thématique (citation de la Fantaisie-impromptu). Le sceau de Mompou et de la musique espagnole est indéniable, avec des harmonies sensibles et sensuelles et des passions qui couvent. La variation 8 est magnifique avec sa longue mélodie en suspens sur un tapis de croches, tandis que la 10ème, dans une douleur recueillie, tranche avec le caractère passionné et démonstratif des variations suivantes.

Le programme se poursuit avec une série de pièces brèves, d’époques différentes, qui donnent la mesure de la diversité de l’héritage de Chopin. Le « Notturno (Chopin) » du Carnaval de Schumann reprend du compositeur polonais le lyrisme de l’inflexion et la fragilité de la phrase, tandis que l’étude hommage à Chopin, avec sa cavalcade impétueuse que Trifonov rend urgente et haletante, rappelle le Chopin virtuose des études. Le Nocturne « Hommage à John Field » de Barber, s’il rend hommage au compositeur anglais précurseur du nocturne, n’est pas moins un hommage à Chopin, car malgré un langage résolument moderne poche de Messiaen, l’écriture elle-même reste très chopinienne avec une longue mélodie qui se développe sur un tapis d’arpèges, pour créer un ailleurs vaporeux. Un poco di Chopin de Tchaïkovski, mazurka enlevée, fait référence au folklore populaire, qui a tant inspiré Chopin également.

Les variations les plus monumentales écrites sur un thème de Chopin sont sans doute celle de Rachmaninov, sur le 20ème prélude de l’opus 28. Trifonov en propose une version viscérale, qui joue sur les contrates des dynamiques, et la formidable maîtrise technique est au service d’une remarquable gestion de la force, sachant réserver les cascades furibondes de notes aux moments paroxystiques.  

Le programme de la première partie a tournoyé autour de Chopin pour mieux l’approcher, l’imaginer, l’appréhender, et le moment est maintenant venu d’aborder le vif du sujet, avec la Sonate pour piano n°2. Trifonov prend des risques, beaucoup de risques, et les partis pris sont sans concessions, avec pour les relever une maîtrise et un engagement à toute épreuve. La marche funèbre notamment marquera les esprits. Son début semble figé dans la glace, dans un tempo d’une lenteur morbide qui crée une tension et un sentiment de malaise, où l’on attend chaque note avec anxiété. Et Trifonov de ne pas céder, en maître de cérémonie froid et implacable. La partie intermédiaire est à couper le souffle, le pianiste crée la magie en timbrant la mélodie pour la projeter dans la salle avec une couleur d’une incroyable tendresse, sous un tapis d’arpèges lents à peine perceptibles. L’égalité du jeu et la concentration du pianiste sont maximales. Le final vient contraster avec cette immobilité en prenant la forme d’un remous imprévisible, et toujours comme évanescent. Du très grand art !

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