Voilà maintenant quelques années que la curiosité nous titillait d’aller entendre Patricia Kopatchinskaja à Berne, sa ville d’adoption. Chose faite désormais avec ce concert « Divertimento ! » qu’elle a concocté, accompagnée de treize musiciens de la Camerata Bern, dont elle est « partenaire artistique ». La violoniste d’origine moldave est ici parfaitement chez elle, comme d’habitude pieds nus et en robe de soirée, tant le public sera au diapason, à la fois rieur, curieux, enthousiaste et attentif, notamment pour sa création Danses Macabres pour violons, cordes et percussion, d’après les sept péchés capitaux – mais n’ayant eu d’inspiration que pour cinq d’entre eux, nous dit-elle en introduction, il sera donc exécuté en cinq mouvements !

Patricia Kopatchinskaja et les musiciens de la Camerata Bern au Stadttheater de Berne © Marco Borggreve
Patricia Kopatchinskaja et les musiciens de la Camerata Bern au Stadttheater de Berne
© Marco Borggreve

Dès « Luxuria », à grands renforts de coups de pieds au sol, de grelots aux chevilles, on comprend que ces pièces vont relever autant d’un théâtre musical et d’un rituel chamanique que d’une performance dadaïste, à mi-chemin entre Georges Aperghis et Luciano Berio. Ce sera le cas ensuite dans un « Vanitas » cacophonique, avec des archets frottés sur toute la longueur des cordes, dans « Ira » où les musiciens tapotent les tables de leurs instruments, puis surtout dans « Avaritia » avec ces « meins » ou « eins » répétés par les musiciens (mention spéciale au solo vocal de la contrebassiste Käthi Steuri). Dans le dernier « Superbia », deux violons cherchent une ligne lyrique, l’altiste et le cymbaliste font une battle musicale, tandis qu’un ostinato tissé aux autres cordes crée un suspense haletant.

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Tout cela se fait dans une grande camaraderie, comme un bœuf virtuose entre amis, comme dans le Concerto pour violon et orchestre à cordes en ré mineur de Mendelssohn qui avait ouvert la soirée. Forme réduite aidant, la musique s’offre ici dans un dépouillement qui désarmerait le cœur le plus hostile. Où « Pat Kop » va-t-elle chercher l’imaginaire qu’elle réinsuffle au thème après l’introduction des cordes ? Elle terminera le second mouvement par des pirouettes enfantines. La douceur par moment n’y tient, littéralement, qu’à un fil, une corde. C’est que ce concerto a été écrit par un compositeur âgé de seulement treize ans, en toute enfance de l’art.

Le groupe est en permanence soudé autour d’elle dans un geste d’offrande musicale. De nuances ineffables en phrasés inénarrables, debout, tous embarquent gaiement, à corps perdus, dans une interprétation balkanique ou tzigane de ce concerto, notamment dans le troisième mouvement où Patricia Kopachinskaja profite du caractère dansant du thème pour le déséquilibrer légèrement et amener des rythmiques d’Europe de l’Est. Sur chaque passage soliste, elle joue à la marelle ou à un, deux, trois, soleil, rebondissant avec l’archet ou s’appuyant seulement sur les harmoniques. Le thème disparait ? Il réapparait quelques mesures plus loin comme par enchantement.

L’aspect autobiographique de ce concert ne fera plus de doute en seconde partie avec les Danses de Marosszék de Zoltan Kodály et le Divertimento pour orchestre à cordes de Béla Bartók. Dans cet ordre, la deuxième pièce semble comme une abstraction des motifs folkloriques exposés dans la première. Quelle profondeur et quel lyrisme tout mahlériens dans le thème d’introduction des Danses aux violoncelles ! Plus tard, lors d’une réexposition mémorable du motif, l’alto de Manuel Hofer, plus grand que ceux de ses camarades, jouera de ses harmoniques cuivrés pour faire entendre un son rouille et sel digne d’un harmonica ou du célèbre solo de cor anglais dans la Neuvième Symphonie de Dvořák. Plus tard encore, réinvoquant une romance oubliée, les archets se poseront et se lèveront des cordes comme des papillons dans un champ de fleurs.

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Quant au Divertimento de Bartók, entre saisissants staccatos, ostinatos fébriles et ruptures de dynamiques, on ne saurait où donner de la tête. On retiendra surtout ce mouvement lent central, tellement lugubre et macabre qu’il tire encore plus à l’Est jusqu’aux contrées d’un Chostakovitch, déployant sa marée noire indicible et invisible. La choralité des interprètes y sera maximale, respirant d’un seul poumon sur chaque silence : de la très grande musique ! Une ambiance sitôt balayée par un troisième mouvement qui va chercher dans des passages fugués une grande soif de verticalité.

À la sortie du théâtre, depuis le Pont du Kornhaus qui surplombe l’Aar, le crépuscule sera grandiose, mordoré et bleu, la température estivale. L’Est n’aura jamais été aussi proche de la Suisse.  

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