Elles sont belles et émouvantes ces longues secondes qui précèdent le tonnerre d'applaudissements qui va s'abattre sur Lucy Crowe, Simon Rattle et les musiciens du London Symphony Orchestra à l'issue d'une Quatrième Symphonie de Mahler stratosphérique. Si l'expression « avoir le souffle coupé » a un sens, c'est bien celle qui définit le mieux l'attitude du public de la Philharmonie. On a rarement vécu pareille qualité d'écoute et d'attention tout au long des soixante minutes de l'œuvre. Et c'est au chef et à nul autre qu'on le doit.

Simon Rattle et le LSO à la Philharmonie © Ava du Parc
Simon Rattle et le LSO à la Philharmonie
© Ava du Parc

Simon Rattle dirige par cœur, ce qui n'est ni une rareté ni un exploit en soi, mais quand on sait la complexité des partitions de Mahler, le luxe de précisions que le compositeur et chef d'orchestre mettait dans ses symphonies, on n'en est que plus admiratif du chef anglais. Celui qui, plus jeune, dans Mahler, privilégiait parfois le détail au détriment de la ligne, qui séquençait le discours pour mettre en exergue telle tournure mélodique, telle formule rythmique, a laissé place à un formidable démiurge qui nous tient en haleine, nous surprend ou nous sidère par une maîtrise absolue de tout ce qui se passe dans l'orchestre mahlérien. 

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La Quatrième Symphonie est sans doute la plus heureuse de tout le corpus du compositeur, celle qui puise le plus fréquemment dans le folklore réel ou sublimé, qui permet aussi le plus d'effets naturalistes, de « couleur locale » plus rustique que vraiment viennoise. Simon Rattle fait entendre tout cela de cette symphonie pastorale qui ne dit pas son nom mais avec un sens aigu de la narration. Avec les grelots d'une promenade en traîneau, il nous entraîne d'abord vivement dans un parcours qui va musarder, contempler, s'émerveiller. On n'est pas sûr que ces rubatos imperceptibles, ce jeu de miroir entre des thèmes qui apparaissent, disparaissent, soient tous inscrits dans la partition, mais la manière dont Rattle s'adresse à ses musiciens, obtient d'eux des trésors de nuances, est pure jouissance pour l'œil autant que pour l'oreille.

Simon Rattle et le LSO à la Philharmonie © Ava du Parc
Simon Rattle et le LSO à la Philharmonie
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Mais à la différence d'un Bernstein par exemple, Sir Simon ne verse jamais dans le too much. On croit qu'il va se complaire, il repart aussitôt. Ce sera plus net encore dans le deuxième mouvement où vont briller les solistes de l'orchestre, le violon solo d'abord, Benjamin Marquise Gilmore, mais aussi le cor glorieux de Timothy Jones, et tous les pupitres des vents. C'est le moment de souligner que le London Symphony n'est pas un orchestre aussi immédiatement identifiable par sa sonorité d'ensemble que le Concertgebouw, les Berliner ou les Wiener Philharmoniker, mais c'est pour un chef aussi inspiré que Rattle un bonheur évident que de jouer de la souplesse et de la cohésion phénoménales dont font preuve ses pupitres.

Pas une toux, pas un bruit de la salle ne viendra perturber le déroulé du « Ruhevoll », troisième mouvement qui n'aura jamais aussi bien porté son titre. Quand Lucy Crowe rejoint l'orchestre, la soprano est, dans le timbre comme dans l'articulation du texte, cette « expression joyeuse et enfantine, tout à fait dépourvue de parodie » que Mahler souhaitait pour ce lied tiré du Knaben Wunderhorn.

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Lucy Crowe, Simon Rattle et le LSO à la Philharmonie © Ava du Parc
Lucy Crowe, Simon Rattle et le LSO à la Philharmonie
© Ava du Parc

Même dans les Quatre derniers lieder de Richard Strauss donnés en première partie, Rattle imprime sa marque, alors qu'il pourrait comme tant d'autres de ses confrères se contenter d'accompagner, de sertir la voix de la soliste dans un écrin de toute façon admirable, quintessence de la science orchestrale du vieux compositeur. Mais cet accent des contrebasses, ce mélange altos-violoncelles dans « September », cette transparence immatérielle dans « Im Abendrot » en disent aussi de la science du chef. Lucy Crowe ne trouve pas d'emblée ses marques dans le premier lied (« Frühling »), si redoutable et à l'orchestration si opulente, la puissance est en devenir, la voix est métallique et tendue. Mais elle compensera ce qu'elle n'a pas en puissance par un sens aigu du texte, variant les humeurs et les couleurs de l'automne (« September ») jusqu'à la descente du jour et au bouleversant adieu à la vie du dernier poème.

En ouverture, Rattle avait souhaité rendre hommage à Robert Gerhard, un compositeur qui eut ses heures de gloire en Grande-Bretagne au siècle dernier. Les sept mouvements de sa Troisième Symphonie (1960) sont censés évoquer la trajectoire d'une journée de l'aube à la nuit ; mais cela ressemble surtout à une démonstration de « comment écrire de la musique contemporaine » en sept épisodes ! Ce n'était pas vraiment indispensable dans un tel programme, sinon pour commencer à admirer la précision et l'engagement exceptionnels des musiciens du LSO.

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