Régulièrement invité au Festival de La Chaise-Dieu, Paul McCreesh revient avec l’évocation d’un Haendel de vingt-deux ans lancé à la conquête d’une Rome tout entière séduite par le fameux Corelli. Le programme va tisser des liens entre le contrepoint maniériste de Rossi, évoqué par les chromatismes brûlants d’une toccata introductive à l’orgue de l’abbatiale Saint-Robert, la rhétorique passionnée de la musique religieuse de la Contre-Réforme et les illusions acoustiques du magicien Corelli. Le public fidèle et nombreux est venu accueillir un chef sans doute plus populaire en France que dans son propre pays.

Paul McCreesh au Festival de La Chaise-Dieu © Bertrand Pichene
Paul McCreesh au Festival de La Chaise-Dieu
© Bertrand Pichene

McCreesh livre d’abord l’orchestre à la direction conjointe de Catherine Martin et Olivier Webber (violons) pour un Concerto grosso de Corelli traité avec un certain flegme… britannique. Volutes ornementales musclées et surprises rythmiques sonnent efficacement sans trop creuser les questions de style. On ne trouvera là ni la sensualité ni la variété de timbres à laquelle les ensembles italiens nous ont habitués. 

La cantate Donna, Che in ciel dédiée à la Vierge commémore le tremblement de terre qui épargna le Saint-Siège en 1703 tout en faisant disparaitre au passage quelques milliers d’âmes. L’incarnation brûlante de la mezzo-soprano Ann Hallenberg détaille admirablement la piété sentimentaliste de l'ouvrage haendelien, la voix semble plus claire qu’à l’accoutumée, ce qui enrichit une palette de timbres déjà captivante. La puissance du verbe magnifiée par une prononciation superbe devient le socle d’une théâtralité prenante.

Face à cet engagement remarquable, McCreesh semble moins convaincu par les possibilités expressives de l’écriture. L’orchestre prend quelque distance en amollissant la fraîcheur incandescente du propos et les coups de génie du jeune compositeur. Les arias confortablement scandées paraissent indifférentes à l’urgence de la phrase ; la fusion entre chant et orchestre ne se produira pas ce soir.

Paul McCreesh dirige le Gabrieli Consort dans l'abbatiale Saint-Robert © Bertrand Pichene
Paul McCreesh dirige le Gabrieli Consort dans l'abbatiale Saint-Robert
© Bertrand Pichene

Les tempos audacieux du Dixit Dominus vont proposer une tout autre esthétique. Jeune luthérien de passage à Rome, Haendel doit frapper vite et fort, plaire aux cardinaux et aux instances musicales. Il va pour ce faire déployer une boîte à outils d’un baroque flamboyant empruntée à Carissimi, la peinture des caractères héritée d’Alessandro Scarlatti, et l’écrasante supériorité d’un contrepoint typiquement germanique. Les épisodes descriptifs qui évoquent la Passion selon saint Jean de Bach sont particulièrement animés, McCreesh souligne les harmonies spectaculaires du « Juravit dominus », communique une énergie efficace au « Conquassabit » et pousse parfois dans leurs derniers retranchements des cordes résistant aux tempos échevelés.

Ailleurs, on frisera l’instabilité dans les entrées fuguées de chœurs finaux légèrement malmenés. Confiés aux membres du Gabrieli Consort, le très italien « Tecum principium » et le merveilleux « De torrente » attestent un savoir-faire évident. En revanche, la lecture prosaïque de l’alto David Allsop déçoit un peu dans le « Virgam virtutis ». C’est au moment du bis que le miracle se produit : un hymne de Tallis établit la communication avec le public, la science du chef de chœur apparaît et avec elle l’émotion attendue.


Le voyage de Philippe a été pris en charge par le Festival de La Chaise-Dieu.

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