Le Ballet de l'Opéra national du Rhin gâte le public parisien avec non pas un, mais deux programmes présentés en ce printemps 2026 au Théâtre de la Ville. Après une petite déception face au programme Forsythe, on se régale cette fois avec le volet Lérus/Eyal, bien plus adapté aux spécificités de la compagnie et vraiment remarquable en tous points. Un constat intéressant qui souligne l'importance capitale du choix du répertoire en fonction de l'identité d'une troupe de ballet.

On avait compris la stupéfiante modernité de Léo Lérus en janvier 2025, en voyant les jeunes danseuses et danseurs du CNSMD de Paris s'enivrer au contact de son style. On retrouve avec plaisir l'énergie si personnelle de ce grand chorégraphe dans l'interprétation mature et libérée que livre le Ballet de l'Opéra du Rhin de sa récente pièce Ici (quel titre approprié !). L'œuvre créée en septembre 2025 agrège les éléments caractéristiques du langage Lérus : une sensualité ancrée dans l'incarnation, l'omniprésence de la terre (dans la musique comme tissée de résonances telluriques, la lumière chargée de poussière ocre, et bien sûr les pas), les élans aux apparences d'improvisation, le mélange entre lâcher prise individuel et entrée en transe collective...
Ce qui donne tant de saveur à cette danse, c'est aussi l'incorporation de différents styles dans une façon unique de se mouvoir, très naturelle et très libérée, où le déhanchement est roi, la rondeur maîtresse, et la vitalité principe de toute chose. Les liens qui se forment entre les duos reflètent la profondeur inhérente au mouvement que chacun véhicule : tout en déroulant une chorégraphie partagée, les interprètes échangent une partie de la singularité de leur essence et établissent ainsi, subrepticement, une connivence discrète et impérissable.

La soirée présente en outre une caractéristique rare, et assez précieuse pour être soulignée : les deux parties, de durée égale et enchaînées, se font véritablement écho comme si l'on appréhendait successivement les deux facettes d'une même pièce. Des points communs évidents relient les deux objets chorégraphiques : de vastes séquences dansées de dos, des postures et gestuelles évoquant le règne animal, l'attrait du rituel comme notion-clé et structuration fondamentale du réel.
Ainsi, si The Look de Sharon Eyal (2019) ouvre un abîme de noirceur, où la pénombre enveloppe des corps dissimulés sous un tissu ébène, le changement d’atmosphère n’induit pas de changement de perception. L’intensité est la même ; la tension est canalisée différemment, puisque désormais une masse compacte de corps évolue telle une entité organique, et pourtant une détermination similaire transparaît dans les écritures, une véhémence puissante du ressort de la nécessité.

Cette proposition de la danseuse et chorégraphe israélienne témoigne pareillement de ce qui distingue sa patte créatrice dans le paysage actuel. Aucun effet préconçu ne vient entraver les impressions qui se dessinent peu à peu dans l’esprit du spectateur. Pendant un long moment, les interprètes tout de noir vêtus ondulent telles des algues, faisant face au fond de scène et bougeant à peine. Un visage se révèle soudain au public tandis qu’un danseur androgyne pivote vers la salle, esseulé brutalement mais gorgé d’expressivité et hautement charismatique. La fluctuation des liens se met en branle à cet instant, et les danseurs viennent former progressivement une figure en expansion. Tout bouge et tout demeure, étant donné que les positions et les gestes s’épanouissent dans l’espace, ce qui vient renforcer le réseau des personnes en présence plutôt que le fragiliser.

L’individualité semble gommée dans cette vision artistique, à la différence de ce qui est en jeu dans le ballet de Léo Lérus. Et toutefois, on sent que l’investissement physique intense advient pour chacun à un niveau très personnel, non sans lien avec une forme d’abnégation couplée à une puissante acceptation de soi. Dans ce contexte déroutant mis en place avec soin par le Ballet de l'Opéra du Rhin point un esprit de révolte assourdi par la répétition apparente des remous. La contraction palpable des membres des artistes invite à y lire une intention revendicatrice, rebelle. Lérus et Eyal suggèrent que l’affirmation de son authenticité et le sens de la collectivité permettent d’exister pleinement. Comment ne pas se laisser consumer par une flamme si belle et si vive ?













![Bachtrack: Classical Music Statistics 2024 [EN]](https://cdn.bachtrack.com/imagecache/1331/409761-m32-m290-505-screenshot-2025-01-17-at-16-55-55.jpg)







