Conseiller musical pour les deux salles de La Scala Paris, Rodolphe Bruneau-Boulmier propose une programmation musicale tournée vers la création contemporaine et en réserve la petite salle (La Piccola Scala) à des événements plus intimes où le son des épinettes, des luths et des clavecins trouve un cadre à sa mesure. Les « 13 du 13 » en partenariat avec la Fondation Safran mettent le cap sur la musique baroque et permettent de découvrir les grands interprètes de demain signalés par une Victoire de la Musique où par une parution discographique. Pour cette première édition de la saison, la salle à l’acoustique feutrée accueillait ce 13 octobre l’ensemble Le Stagioni en effectif minimal avec la mezzo-soprano Anna Reinhold et le claveciniste Paolo Zanzu dont le programme consacré aux œuvres de Vivaldi, Scarlatti et Haendel entendait illustrer différents aspects du style italien et faire comprendre l’attrait qu’il a pu exercer sur des compositeurs étrangers comme Haendel.

Paolo Zanzu et Anna Reinhold
© Caleb Krivoshey / Charles Plumey

Dans une présentation concise et très instructive, le claveciniste d’origine sarde propose de découvrir quels éléments ont nourri l’imagination des musiciens, quelles couleurs italiennes ont baigné leur travaux :  influence des musiques populaires italiennes et espagnoles et attrait pour la dissonance chez Scarlatti, brillante virtuosité et contrepoint pour l’opéra de langue italienne chez Haendel, influence des rythmes particuliers à la lagune vénitienne pour Vivaldi. Anecdote piquante, un gondolier aurait ainsi révélé à Paolo Zanzu une troublante parenté entre le geste du marin sur sa rame et l’élan du rythme ternaire chez Vivaldi ! Il est vrai que les réductions d’orchestre réalisées par Zanzu ne manquent ni de caractère ni de pouvoir évocateur : le jeu de luth est une équivalence vraisemblable aux pizzicati des cordes dans le célèbre « Sento in seno » de Vivaldi, les octaves bondissantes de main gauche et les traits brillants donnent à l’air de Haendel  « Vivi, tiranno » un poids et un élan irrésistibles.

Aussi à l’aise dans la plainte élégiaque que dans la vocalisation de caractère, Anna Reinhold sait incarner en un instant ces opéras miniatures et en concentrer la théâtralité poétique, la voix très homogène ne souffre d’aucun déficit de projection dans les tessitures les plus graves. Très habilement, la musicienne souligne la différence entre le chant plutôt instrumental de Vivaldi et l’incarnation plus terrienne propre au sentiment haendélien, choix auquel répond un clavecin tour à tour sensuel et caressant ou implacablement rythmique. Habituellement fréquenté par tant de contre-ténors, ce répertoire profite d’un médium rayonnant et d’une belle palette de couleurs, ce qui permet d’éviter de confondre théâtralité et agitation frénétique.

En jouant au seul clavecin la transcription par William Babell de l’air fameux « Lascia ch’io pianga » extrait de Rinaldo, Paolo Zanzu montre comment la bourgeoisie naissante pouvait profiter à la maison des derniers airs à la mode. Zanzu propose de ces diminutions extravagantes une vision impeccablement exécutée dont Anna Reinhold donnera en bis l’émouvante version originale. Les influences méditerranéennes épandent un parfum singulier sur les sonates de Scarlatti dont le caractère volatil doit s’accorder avec une virtuosité capricieuse. Zanzu donne à la K132 une allure ondoyante et souple dans la première partie, plus fantasque dans une seconde section riche d’harmonies dissonantes. Un peu desservi par un clavecin plus placide que dynamique, le virtuose parvient cependant à faire chatoyer les contretemps et les fusées vertigineuses de la K532. Là encore, on admire un jeu très concentré, un bel aplomb et une indéniable clarté de la construction musicale. En dépit de son effectif minimal (pour l’occasion), l’ensemble Le Stagioni confirme les lignes de forces d’un style à la fois historiquement informé et intensément original.

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