Le public du Théâtre des Champs-Élysées a largement répondu présent pour un programme comme on les rêve : les deux concertos de Franz Liszt encadrés par des extraits symphoniques tirés de Tristan et Isolde et de Parsifal de Richard Wagner. Ce concert revêt un intérêt tout particulier car Les Siècles jouent sur des « instruments allemands du milieu du XIXe siècle » comme le précise le programme de salle. D'une façon historiquement informée ? Disons plutôt que l'instrument guidant la main et l'oreille des musiciens, cet instrumentarium éclaire d'une lumière différente des œuvres qui ont pris de l'embonpoint avec le confort moderne apporté par les améliorations continues de la facture instrumentale et le grossissement des effectifs. Les anciens instruments à vent induisent des idées, des articulations, des équilibres, une balance et même des tempos différents.

Les Siècles / Bertrand Chamayou / Jakob Lehmann © Cyprien Tollet
Les Siècles / Bertrand Chamayou / Jakob Lehmann
© Cyprien Tollet
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Voici Les Siècles sur scène : les violons I et II se font face, entre eux les altos et les violoncelles. Les six contrebasses sont tout au fond, surélevées et alignées devant les hauts panneaux légèrement concaves qui servent à renvoyer le son vers la salle. En dessous, les cors à jardin, les percussions à cour encadrent les bois et les cuivres sur deux rangées. Cette disposition fait merveille dès les premières secondes du prélude de Tristan. Quelle rondeur et quelle plénitude, jusque dans le pianissimo, et quel mystère à la fin quand les pizzicati annoncent le merveilleux accord qui lance la Mort d'Isolde ! Les cordes ont la finesse, la transparence et la lumière d'un quatuor élargi et les contrebasses leur donnent une couleur d'orgue splendide. C'est d'une beauté incroyable que le chef Jakob Lehmann laisse s'épanouir autant qu'il l'organise avec naturel, jusque dans l'explosion finale qu'il tient peut-être un peu trop, mais cela nous évite toute emphase excessive.

Les techniciens font rouler le piano à sa place. C'est un grand Pleyel de concert de la fin des années 1920. Or il faudrait un Érard cordes parallèles 90 notes de la fin du XIXe siècle. Bévue déjà commise par le même orchestre dans son enregistrement des concertos de Ravel qui, comme Liszt, avait le son Érard en tête : il en possédait un. Bertrand Chamayou joue ce soir un vrai Pleyel muni d'une mécanique originelle et pas l'instrument modernisé, utilisé pour le disque Ravel par son confrère Cédric Tiberghien – il est très facile de glisser une mécanique moderne dans ce Pleyel, car le facteur français a copié les dimensions internes et la position des cordes au-dessus des marteaux du modèle D de Steinway, déjà plus que fameux en 1929. Jouer sur instruments anciens exige cohérence historique et esthétique et ne doit pas être une simple image de marque publicitaire.

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Donc Chamayou joue ce soir un vrai Pleyel avec des cordes et des marteaux neufs... sans doute trop durs. Il sonne, ça oui !, et même tambourine dans le fortissimo, mais il perd alors ses basses et les harmoniques se bloquent dès l'émission et, dans le mezzo forte, il sonne plus fort dans l'octave et demie au-dessus du milieu du clavier. Son « truc » à lui, c'est la cantilène, les nuances délicates, les gammes et les arpèges vaporeux que Chamayou joue divinement, mais pas les octaves et les accords qui déferlent. Là il devient très moche. Dans le Concerto n° 2, notre pianiste sera plus libre encore que dans le premier, aux aguets, concentré, mais sachant lâcher prise pour que la musique rayonne, éloquente, chaleureuse, vivante et grandiose quand il part en des vitesses folles que sa virtuosité étincelante magnifie. Mauvais outil, mais quel pianiste !

Les Siècles ? Bien dirigés par un chef attentif aux changements de mesures qui passent comme une lettre à la poste, et à l'écoute de son soliste. Mais se fait jour un problème typique du TCE : depuis le parterre, certains vents ont du mal à passer au-dessus du tapis des cordes ; il faudrait rehausser encore l'estrade d'un bon mètre pour que les contrebasses et les vents soient nettement au-dessus du quatuor. Car les extraits de Parsifal vont souffrir un peu de leur « enfouissement », d'autant que Jakob Lehmann laisse la musique aller plus qu'il ne la pousse au maximum de son expressivité. C'est d'ailleurs intéressant, car on y entend, comme dans le début du Concerto n° 2, un peu de Berlioz et de Weber qui subsistent dans l'ADN wagnérien, et cette lumière fait irrésistiblement penser aux compositeurs français qui, de Massenet à Debussy, ont eu leur période Parsifal !

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