C’est dans un lieu abstrait, comme posé dans un nulle part au-dessus de l’étang de Berre, baigné dans la chaleur accablante d’une fin d’après-midi de juillet, que nous sommes arrivés en nombre depuis la boucle d’autoroute pour assister à une Résurrection plurielle. Celle d’un lieu tout d’abord : le stadium de Vitrolles. C’est là que les équipes du Festival d’Aix-en-Provence ouvrent leur édition 2022 avec la Symphonie n° 2 dite « Résurrection » de Gustav Mahler. Conçu par l’architecte Rudy Ricciotti au milieu des années 1990, ce monolithe de béton noir posé aux flancs d’un canyon rouge a ensuite rapidement été désaffecté, squatté, tagué ; il est devenu l’objet des projets les plus fous, au centre de vieilles querelles politiciennes locales. Une association a vu le jour pour le sauver, « la Renaissance du Stadium », et a permis au lieu d’être classé « architecture contemporaine remarquable » en 2018 par le Ministère de la Culture. Renaissance d’un lieu comme signe d’une vitale et nécessaire reprise de la vie artistique par temps tourmentés.

Résurrection par Romeo Castellucci au Festival d'Aix-en-Provence
© Monika Rittershaus

Dans ce lieu remarquable et improbable s’inscrit la deuxième résurrection, celle proposée par Romeo Castellucci. Sur l’immense plateau recouvert de terre boueuse, deux béances dans la structure à cour et jardin donnent sur l’extérieur crépusculaire et laissent soudainement entrer un grand cheval blanc. Hagard, il explore les lieux et renifle la molasse mouillée. Un animal sur un plateau signe la vie, spontanée et imprévisible. Là-dessus une femme entre et le retrouve : « Ah tu es là ! Je te cherchais ». Reprise au micro dans de grandes enceintes face public, le ton est donné : naturaliste, marque de fabrique des réalisations théâtrales de Castellucci. Puis elle avance en front de scène. Une odeur pestilentielle semble se dégager de la terre. Elle prend son téléphone et appelle à venir vite. Dans le silence de l’énigme ainsi soulevée, depuis les enceintes, quelques étourneaux se font entendre dans un vol joyeux et mystérieux, comme un écho au Chant V de L'Enfer de Dante cher à Castellucci depuis sa Divine Comédie avignonnaise. Et l’orchestre ouvre l’enquête avec l’Allegro maestoso. Les trémolos aux violons extrêmement ralentis sont dignes des meilleurs films ou documentaires à suspense. On le comprend très vite, le projet musical et le projet scénique ne feront qu’un ici dans un résultat quasi-cinématographique. Arrivent les camions estampillés UNHCR (Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés) et leurs représentants, masqués et en combinaison blanche. Et peu à peu, des profondeurs abyssales dans lesquelles nous plonge le chef par strates orchestrales successives, s’opère méticuleusement sur scène l’exhumation d’un immense charnier.

Résurrection par Romeo Castellucci au Festival d'Aix-en-Provence
© Monika Rittershaus

Esa-Pekka Salonen prolonge le parti pris de la mise en scène : une enquête historique et humaine grâce à des tempos étirés, des respirations très présentes, pesantes. Il respecte les cinq minutes demandées par le compositeur entre le premier et le deuxième mouvement. Dans ce choix d’un récit musical calme et méditatif, les irruptions de percussions et de cuivres sont, pour Salonen, l’occasion de véritables secousses telluriques à réveiller les morts, grâce à une amplification sonore qui ne fait qu’augmenter cet effet. Qui plus est, l’acoustique particulière du lieu donne l’impression que le son du Chœur et de l’Orchestre de Paris sort des cintres, rendant cohérent le choix d’une amplification à cet endroit, comme une bande son au film scénique ­— et ce malgré les déformations du relief orchestral que cette amplification peut provoquer par moments (harpe au niveau des trombones par exemple).

Esa-Pekka Salonen dirige le Chœur et l'Orchestre de Paris au stadium de Vitrolles
© Monika Rittershaus

Sur cette scène hyper-concrète, le propos s’universalise, et le monolithe de Ricciotti devient presque métaphysique. Que faire de nos morts, quelle attention leur porter ? Du crime originel d’Abel et Caïn à la guerre en Ukraine en passant par la Shoah, cette longue et lente exhumation refuse le spectaculaire au profit de l’humilité, de la piété et de la pitié (le projet est d’ailleurs présenté comme une installation et non comme un spectacle), comme pour humaniser cette scène macabre. On assiste à la naissance de la tragédie autour de la découverte d’un charnier, qui invite au recueillement. Particulièrement lorsque les scientifiques s’alignent sur le côté de la fosse, au son du « O Röschen rot » chanté depuis l’orchestre par Marianne Crebassa, réconfortante de sa voix si délicatement ambrée. Comment ne pas être saisi d’effroi à l’entrée parfaitement murmurée du chœur assis, mains sur les cuisses, en écho aux dépouilles sur scène, comme autant de voix de la sagesse venues d’outre-tombe nous dire : « Sterben werd' ich, um zu leben » (je mourrai pour vivre) ?

Après son Requiem aixois de 2019, et à l'heure du kitsch triomphant à l’opéra, Castellucci nous surprend cette fois-ci par son épure et donc l’humilité du geste, offrant aux spectateurs d’entendre la musique. Salonen nous saisit par son écoute de la scène et une prise de risque artistique dans l’interprétation qui force l’admiration. Loin de tout romantisme, nous est rappelé avec force combien l’art vivant reste la traversée d’une expérience à vivre, jusques et y compris dans la mort, en toute humanité, et non un objet consommable le temps d’une divertissante soirée.

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