La musique religieuse peut-elle déchaîner les foules ? À la Philharmonie de Paris, Raphaël Pichon et son Ensemble Pygmalion nous en convainquent avec une Messe en si mineur de Bach construite en une montée d’intensité ininterrompue.

Raphaël Pichon © Igors Studio
Raphaël Pichon
© Igors Studio

Les accords solennels du Kyrie mettent immédiatement en lumière la cohérence du son de l’orchestre : un legato soutenu chez les cordes, et des vents qui choisissent de se fondre dans la masse des tutti. Le son plein et homogène qui ressort de cet équilibre particulier s’appuie sur une excellente communication au sein de l’orchestre. Le chef semble davantage un chef de chœur : la netteté des consonnes, le timbre clair des pupitres et surtout l’uniformité des progressions dynamiques exigent une concentration parfaite des choristes. Le duo « Christe eleison » consacre le mariage réussi des timbres de Joanne Lunn et Lea Desandre. Si l’équilibre est parfois menacé par la voix très sonore de la soprano, les chanteuses partagent une parfaite maîtrise du texte.

Cette solennité vole en éclats dès le tonitruant « Gloria in excelsis » qu’éclairent des cuivres métalliques et brillants. Mais les airs des solistes demeurent les véritables moments de grâce du Gloria : après le « Laudamus te » qui met en valeur l’impressionnant vibrato de Lucile Richardot, le « Domine Deus » est candide et bucolique, entre un ténor sobre et une soprano sémillante (presque trop ?), aux aigus toujours purs. On regrette simplement un léger manque de spontanéité : les très nombreuses vocalises à l’alto qui entravent le discours du « Laudamus te », les différences de caractère entre ténor et soprano et les médiums peu assurés de cette dernière semblent empêcher un vrai dialogue. Enfin, si les solistes de l’orchestre se montrent parfois impressionnants de finesse (violon solo aux articulations délicieuses du « Laudamus te », flûtes délicates du « Domine Deus »), ils manquent parfois de netteté, voire couvrent complètement le chant : le baryton Christian Immler est dominé par les bassons et le cor dans le « Quoniam tu solus sanctus ». On est presque soulagé de voir les musiciens revenir au complet pour un « Cum sancto spiritu » plein de vie, entre trompettes espiègles et piqués des chanteurs, malgré quelques accents un peu incongrus.

Le Credo marque une étape significative dans la construction dramatique de la messe. Les chuchotements piano exaltés font monter la tension, jusqu’à un « Et incarnatus est » lugubre dont Raphaël Pichon prend soin de souligner chaque dissonance. Les gestes du chef se font amples pour accompagner de lentes et intenses progressions dynamiques, et atteindre un accord final pianissimo a cappella d’une pureté somptueuse. Le « Crucifixus », plus terrible encore, est porté par les ponctuations assenées des cordes, le jeu percussif du clavecin et des soufflets plus fébriles chez les chanteurs. Les airs des solistes font donc office de moment d’apaisement : dans le « Et in unum dominum », les vocalises passent de la soprano à l’alto avec une fluidité déconcertante, et le « Et in spiritum sanctum » met enfin en valeur la voix chaude de Christian Immler. La tension explose finalement dans les derniers chœurs du Credo : vents et violons pétillants entament un jeu de questions-réponses, jusqu’au bouillonnement de vocalises festif du « Et expecto ».

Cette même énergie habite les derniers mouvements de la messe. Les passages écrits pour double chœur mettent à nouveau en valeur des effets de dialogue et de spatialisation ingénieux. Le mouvement ternaire confère au choeur un caractère aérien et enlevé, encore renforcé par des soufflets rapides et des accents de plus en plus énergiques. À l’orchestre, la netteté des trilles et des traits chez les vents est impressionnante. Plus souple, presque improvisé, le « Benedictus » chanté par Emiliano Gonzalez Toro fait entendre un dialogue presque romantique avec la flûte et la viole de gambe, dont l’atmosphère intimiste prélude à un « Agnus Dei » recueilli, au tempo étalé, qui met en valeur les beaux piano de l’alto. La messe se referme sur un « Dona nobis pacem » solennel, aux harmonies théâtralisées, soigneusement construites par les différents instruments. Les derniers accords arrachent au public des acclamations enthousiastes : la beauté de la réalisation et l’intensité de la construction dramatique de cette Messe ne pouvaient que remporter l’adhésion.

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