Construire un programme autour de l'amitié entre Benjamin Britten et Dimitri Chostakovich ne pouvait que susciter l'intérêt. C'est ce que se proposait de faire le concert « Tea for two » jeudi soir, à la Cité de la musique. Les deux hommes, qui se connaissaient bien, se vouaient en effet une admiration réciproque et se dédièrent plusieurs œuvres. La soirée était donc organisée en deux parties symétriques : la première articulée autour d'œuvres du compositeur russe et la seconde autour d'œuvres du compositeur anglais. Pour introduire cet ambitieux programme, le concert s'ouvrait avec à-propos sur L'Ouverture de fête de Chostakovich, interprétée de façon convaincante par l'Orchestre National d'Île-de-France.

Xavier Phillips © Caroline Doutre
Xavier Phillips
© Caroline Doutre

Cependant, le versant anglais du concert a du mal à se mesurer au versant russe. Les pièces de Britten choisies en seconde partie (la Sinfonia da Requiem et The Young Person's Guide to the Orchestra) comptent parmi les œuvres les plus célèbres du compositeur. Mais sous des abords de simplicité, une pièce comme The Young Person's Guide to the Orchestra peut rapidement devenir un cruel révélateur des imprécisions d'un orchestre. Comme dans Pierre et le Loup, chaque instrument de l'orchestre joue à tour de rôle en solo une des variations d’un thème de Purcell. La direction saccadée de Shi-Yeon Sung semble par moments dérouter les interprètes : certains pupitres entrent laborieusement, d'autres sont franchement décalés et le restent pendant toute la durée de leur solo. Il n'y a d'ailleurs pas que les musiciens qui semblent troublés : le récitant convoqué pour l'occasion bafouille et déclame à certains moments des portions de texte qui ne correspondent pas aux instruments qui sont en train de jouer. Il faut dire que la libre adaptation française du texte anglais d'Eric Crozier s'appuie sur des clichés sans relief voire franchement discutables (notons par exemple le genre naïvement associé à « Mademoiselle la harpe »).

Malheureusement, on retrouve des problèmes de mise en place similaires dans la Sinfonia da Requiem. L'interprétation manque par ailleurs de délicatesse et de lyrisme. Après un « Lacrymosa » aux nuances un peu forcées et répétitives, le « Dies Irae » échoue à émouvoir. Le tempo, inhabituellement lent, semble écraser par moments la progression dramatique du mouvement. De leur côté, les cuivres peinent à émerger au sein de la masse orchestrale. Même chose pour le « Requiem Aeternam » : dans les larges tutti finaux, les timbres des instruments forment une masse sonore indistincte, noyant le retour du thème.

La première partie du concert était pourtant placée sous de meilleurs augures. Xavier Phillips s'est emparé à bras le corps du célèbre Concerto pour violoncelle n° 1 de Chostakovich. L'exécution du violoncelliste, énergique et impliquée, s'accorde bien avec l'œuvre, qui requiert un jeu particulièrement physique. Cela n'empêche par le son d'être toujours d'une limpidité éclatante, et ce même dans les passages les plus grinçants de l’ouvrage. Mettre en avant la beauté plastique du son dans un concerto comme celui de Chostakovich est assez inattendu, surtout dans le premier mouvement, mais ce choix d'interprétation n'empêche pas la mise en place de contrastes. La tension et l'intensité du jeu sont ainsi portées à leur comble dans la « Cadenza », qui devient une véritable démonstration de virtuosité : aucun accent, aucune articulation n'est laissée au hasard. De même, pendant les redoutables pizzicati et glissandi qui font office de transition avant le finale, le violoncelliste fera preuve d'une maîtrise technique captivante.

Entretemps, dans le deuxième mouvement, le son a retrouvé sa rondeur : le soliste déploie une vaste palette de nuances dans le piano et le pianissimo, ainsi que des harmoniques d'une grande pureté. On peut regretter néanmoins que ces admirables qualités de son aient moins été mises en avant dans le premier mouvement du concerto, que l'orchestre a accompagné dans un tempo un peu précipité. Mais le retour triomphal du thème dans le dernier mouvement fait bien vite oublier cette réserve. Le choix judicieux du bis – la « Sarabande » de la Suite pour violoncelle n° 1 de Benjamin Britten – amène la seconde partie du concert.

Mais au bout du compte, malgré la performance de Xavier Phillips, c'est donc un thé un peu amer que nous ont servi Shi-Yeon Sung et l'Orchestre National d'Île-de-France, manquant l'occasion d'un hommage à une amitié d'élection.

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