Murray Perahia se voyant dans la nécessité, pour des raisons de santé, de déclarer forfait pour son récital à la Philharmonie, c’est le coréen Sunwood Kim, agé de tout juste 30 ans, qui le remplace. Vainqueur du prestigieux concours de Leeds en 2006, le pianiste a déjà à son actif pas moins de cinq enregistrements, dont trois consacrés à Beethoven. Associé au centre de recherche de la Beethoven Haus à Bonn, le pianiste s’est fait une spécialité du compositeur de la Waldstein et de la Hammerklavier. Le récital de ce soir est centré autour de ses trois sonates phare, sans doute plus connues encore que les deux citées précédemment : la Pathétique, Clair de Lune, et l’Appassionata. Rabâchées, dites-vous ? Entendues mille fois par les plus grands ? Ce serait sous-estimer la portée de ces œuvres, qui toujours se renouvellent, à condition néanmoins d’avoir un interprète de la pointure et de l’intelligence de Sunwook Kim, qui sera gratifié d’une standing ovation largement méritée.

Ssunwook Kim © Marco Borggreve
Ssunwook Kim
© Marco Borggreve

Avant de s’attaquer aux trois plats de résistance, une mise en bouche, l’Andante Favori, pièce à la facture mozartienne, destinée initialement à être le deuxième mouvement de la Walstein. Dépouillement et fluidité sont à l’œuvre, mais dans un esprit opposé à l’Adagio Molto qui viendra le remplacer. Ici, nulle profondeur extatique se déployant dans la gravité de la ligne, mais une simplicité qui invite au détachement. Et le pianiste lui-même de s’impliquer au minimum, se faisant le médium qui laisse à la mélodie le champ libre pour s’écouler dans sa pureté et son élégance naturelles. Grande humilité donc de la part de Sunwook Kim, qui veille à la continuité des phrases et accorde une attention toute particulière aux respirations. Tant de sagesse, remarquablement assumée, rend cependant la pièce peu flatteuse en début de concert. On attend les plats de résistance avec impatience.

Pour présenter la Pathétique de Sunwook Kim, commençons par parler de ce qu’elle n’est pas. Elle n’est pas ce mastodonte architectonique au comportement imprévisible, les narines écumantes et les dents acérées.  Elle n’est pas non plus cette démonstration de force dans l’Allegro où les pianistes s’abîment les doigts en contrastes violents, ni cet Adagio où suinte un altruisme contrefait. Ce qu’elle est ? Disons d’abord un espace qui s’ouvre devant soi et que l’on n’a pas fini de toiser. C’est le sentiment qui se dégage du Grave initial, pris à un tempo très lent, laissant le temps se déployer dans toute sa majesté. Le pianiste jamais ne se précipite, et son sens aigu de la respiration, déjà esquissé dans l’Andante Favori, sera une constante du concert. Cette qualité est la conséquence d’une écoute profonde et attentive, débarrassée de toute prétention. Ce qui marque également, c’est l’absence d’inertie, qui va de pair avec la grande clarté des motifs. Sunwook Kim ne s’appesantit pas, et le flux musical avance, toujours. A certains moments cependant, avec la volonté patente d’accuser le contraste, il assène des accords fortissimo, souvent isolés, qui créent un clivage de nuances et une discontinuité d’intentions trop marquée. Dans les passages lents, le pianiste réussit à instaurer une intensité dramatique ahurissante.

Pendant l’entracte, des griffes ont poussé à Sunwook Kim. Dans la Clair de Lune et l'Appassionata, le pianiste coréen garde les qualités de la Pathétique, mais en étant plus orageux, plus sportif, prouvant par là que sa vision du corpus des sonates a hérité de la multiplicité et de la richesse qui reviennent à l’univers de Beethoven. Plutôt que de suivre une ligne interprétative unique et homogène, carcan qui prendrait le dessus sur l’œuvre en la vidant de ce qu’elle peut amener de singulier dans l’interprétation, il adapte son jeu et sa technique à chaque sonate, et c’est là une grande force. Aussi, le Presto Agitato de la Clair de lune, comme l’Allegro assai de l’Appassionata, cherchent-ils le contraste, l’abrupt des accents, l'engagement, se faisant pour le premier orageux, habité par une urgence. Dans l’Allegro ma non troppo de la première, et c’est là le seul endroit, cette urgence entre en conflit avec la clarté de la main droite. L’Allegretto de la seconde, étonnamment, aurait pu être plus espiègle et joueur. Malgré ces quelques réticences, Sunwook Kim fait preuve d’une merveilleuse sensibilité, et se montre un interprète de Beethoven de très haut rang. Que dire par exemple de l’Adagio Sostenuto de la Clair de Lune ? Le pianiste ne fait pas grand chose, mais la magie est là.

En guise de bis, Sunwook Kim nous a régalé de deux petites perles, qui n’étaient pas du Beethoven, mais c’est la prérogative du spectateur, comme du journaliste, de ne pas les dévoiler.

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