Ce qui paraissait étrange et déroutant au début devient (malheureusement) la norme aujourd’hui : une captation vidéo sans public, dans une salle vide mais avec des musiciens habillés comme au concert. Cela a beau être la seule option en attendant une hypothétique réouverture des salles qu’on espère avant l’été, il n’en demeure pas moins à chaque fois que l’absence de public confère un étrange sentiment au spectateur derrière son écran, pris entre le plaisir de retrouver l’orchestre depuis chez soi et la frustration de ne pas avoir arpenté une salle depuis des mois.

L'Orchestre National de Lyon dans son Auditorium
© capture d'écran de la captation

L’Orchestre National de Lyon a produit plusieurs captations depuis le début du deuxième confinement, en multipliant les formats et les programmes. C’est au tour de Gustav Mahler d’être mis à l’honneur dans deux vidéos distinctes mais enregistrées au même moment et superbement réalisées par John Blanch assisté de l’agence Le Philtre. Quelques extraits du Des Knaben Wunderhorn diffusés ce mardi viennent après une Quatrième de Mahler présentée quinze jours plus tôt. Les courts lieder de Mahler permettent déjà de se faire une idée des grandes qualités retrouvées dans la symphonie. Les cordes lyonnaises gardent leur pâte sonore d’une transparence absolue à laquelle répondent des vents clairs et légers, le tout déployé avec une grande élégance par Nikolaj Szeps-Znaider, le directeur musical. La soprano Christiane Karg retranscrit avec beaucoup de délicatesse les paroles du recueil. Aussi, les mouvements de caméra, élégants et ne faisant pas un usage excessif des gros plans, retranscrivent paisiblement les expressions de visage de la chanteuse, en adéquation avec sa voix ronde et enveloppante.

La Symphonie n° 4 de Mahler est doublement intéressante du point de vue du travail effectué par le chef danois sur l’orchestre depuis sa prise de fonction et de ses choix interprétatifs. En donnant une place prépondérante au répertoire germanique (une intégrale des symphonies de Schumann, Richard Strauss et Wagner), le nouveau directeur musical affiche sa volonté d’élargir en profondeur le répertoire de l’orchestre jusqu’ici réputé pour ses interprétations de musique française. Szeps-Znaider démontre bien dans cette symphonie de Mahler comment concilier un héritage sonore marqué (cordes translucides et prédominance des bois) avec ce répertoire, où l’orchestre convainc totalement par une intensité dramatique seyant parfaitement aux vagues mahlériennes. Mieux encore, cette transparence typiquement lyonnaise confère à cette symphonie moins charnue que ses voisines une légèreté et un allant qui fonctionnent à merveille.

Car Szeps-Znaider accorde une grande importance aux tempos : sans être révolutionnaire, il affiche une constante volonté d’avancer, quitte à ne pas (assez) s’attarder sur tel ou tel détail, en particulier dans le deuxième mouvement où les transitions harmoniques peuvent parfois paraître trop brutales. Mais cela ne l’empêche pas de laisser chanter les violoncelles dans le Ruhevoll central et de donner au hautbois plaintif de Clarisse Moreau une couleur puissamment nostalgique. Cette obsession du mouvement apporte beaucoup de fluidité à l’ensemble qui ne stagne jamais, bien aidé par la réalisation soignée, qui reste équilibrée entre immersion dans l’orchestre et une distance nécessaire avec les musiciens.

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