Dans l’univers complexe et contrasté de la danse contemporaine, Angelin Preljocaj est une référence incontournable car il sait manier avec un talent fou une multitude de styles – le métaphorique avec L’Annonciation, le légendaire avec Mythologies, l’abstrait (hautement symbolique) avec le sublime programme mixte Helikopter / LICHT… Pour ce qui est du narratif, son art s’est accompli tout particulièrement en 2020 lorsqu’il créa son Lac des cygnes, présenté actuellement au Théâtre des Champs-Élysées jusqu'à début janvier avec sa compagnie. Ce ballet, issu de la grande tradition et qui constitue indéniablement en termes de référence LE ballet du répertoire par excellence dans sa version classique, permet à Preljocaj de combiner toutes les facettes de son savoir-faire dans l’interprétation contemporaine qu’il en délivre.

Le tableau final résume en une image ce que la pièce signifie en creux tout du long sans franchement l’expliciter. Les velléités extractivistes du capitalisme l’emportent sur la résistance naïve d’une nature impuissante : c’est ce que disent ici les accords finaux triomphants de la célèbre musique de Tchaïkovski, doublés d’une projection terrifiante d’une plateforme de forage dominant des animaux mourants (les cygnes complices de l’héroïne Odette, habituellement absentes de la scène de fin). Scène terrible, éprouvante, ô combien édifiante quant à la manière dont la planète est actuellement surexploitée. Preljocaj livre ici un propos ouvertement engagé qui va droit au cœur, notamment en ces temps de crise.
L’ensemble du ballet véhicule une esthétique et un message poignants, malgré un traitement de la musique (enregistrée et calquée à 90% seulement sur la partition originale) qui mériterait des améliorations indéniables : le son du hautbois est tristement saturé (à plusieurs reprises !) lorsqu’il fait entendre le thème le plus célèbre ; les fragments électro venant en complémentarité des sonorités classiques émergent de manière incongrue et se fondent avec difficulté dans la trame principale ; les inserts d’œuvres Tchaïkovski n’étant pas le Lac brouillent le suivi et empêchent l’adhésion totale au Lac version Preljocaj.

Abstraction faite de la musique, le ballet est incroyablement réussi : la narration est bien rythmée, les personnages intelligemment caractérisés et fascinants (les parents notamment, qui occupent une place nettement plus conséquente que dans le Lac classique), les détails ultra léchés – on retrouve l'insurpassable Éric Soyer à la lumière, on apprécie l'élégance des costumes d'Igor Chapurin, et on se délecte des vidéos de Boris Labbé, projetées en guise de décor et qui créent une atmosphère dystopique à l'esthétique remarquable.
L'œuvre est vraiment prenante de bout en bout, et quelques scènes marquantes resteront en mémoire : le pas de deux amoureux d’Odette et Siegfried (superbes Thé Martin et Laurent Le Gall), les fêtes outrancières remplaçant les bals des premier et troisième actes tout en couleurs puis en nuances de noir (quelle splendeur que ces reflets de cuir combinés au scintillement des paillettes, évoquant l’éclat d’une lame de couteau…), le solo fier et fougueux d’Odile (au traitement très semblable dans l’esprit à la variation du répertoire qu’on connaît) jusqu’à l'agonie des femmes-animales dont les corps brisés émeuvent sans nul doute plus efficacement que la plus gracieuse des montées au ciel d’Odette.

Outre le message politique très percutant qui colore cette version, ce qui est passionnant aussi dans l’interprétation que fait Preljocaj du Lac est le traitement du corps féminin. Loin d’être des créatures éthérées, les cygnes sont représentés comme des êtres de chair : à l’opposé du maintien corporel absolu nécessaire dans l’original, le célébrissime « Pas de quatre » intègre par exemple de larges mouvements de bassin ! C’est le cas pendant tout le ballet, qui exige beaucoup de virtuosité mais permet aussi aux interprètes d’être eux-mêmes (par exemple de ne pas danser rigoureusement ensemble lors des scènes de groupe), ce qui est très appréciable et fonctionne à merveille. Odette/Odile, bien sûr, reste le personnage le plus envoûtant : la sensualité qu’elle développe en Odette (le cygne blanc), touchante dans la mesure où elle émane d’une femme affirmée plutôt que délicate (une amoureuse, pas une victime), devient une arme puissante lorsqu’elle l’utilise avec exubérance en Odile (le cygne noir).

Bref : si vous n’avez pas encore eu ce plaisir, courez donc découvrir le Lac de Preljocaj, à la fois divertissement et avertissement, dont on ne saurait se lasser.





