Les musiciens s'entassent devant les grandes portes en bois de l'église Saint-Jean-de-Montmartre. La messe déborde légèrement sur son horaire : elle devait s'achever à 19h30. Ils entrent timidement les uns après les autres et attendent en fond de nef, les bras chargés d'étuis d'instruments et de pupitres. Puis, sitôt le dernier fidèle parti, c'est un branle-bas de combat général pour dégager les chaises, organiser l'espace... Un concert sans régie, sans plan de scène, sans équipe lumières, sans loges, sans production : Ut Cinquième est un orchestre amateur. Tous les musiciens sont bénévoles. Seule la cheffe, Guillemette Daboval, qui doit d'ailleurs avoir le record de bancs déplacés à la minute dans son beau ciré jaune, est professionnelle et rémunérée.

Paris compte une dizaine d'orchestres amateurs, et plus si l'on inclut les ensembles de chambre, les formations qui se constituent le temps d'un programme, les petits orchestres de cuivres. Ils répètent dans des gymnases transis de froid l'hiver, dans des écoles maternelles ou des réfectoires d'entreprises. Il y a bien sûr le COGE (Chœur et Orchestre des Grandes Écoles), ancêtre et mère de beaucoup d'autres. Il y a Elektra, qui multiplie les projets monumentaux, et qui a donné cette année Les Planètes de Holst à la Philharmonie de Paris. Il y a Ondes Plurielles, né en 2017 d'une poignée de musiciens qui voulaient jouer La Nuit transfigurée de Schönberg et qui compte aujourd'hui plus de 120 instrumentistes… Dans notre série de trois articles, nous partons à la rencontre de ces orchestres, des répétitions jusqu'aux concerts, pour mieux comprendre ce qui les fait vivre et ce qu'ils révèlent de notre rapport collectif à la musique.
Ut Cinquième a été fondé dans les couloirs de l'École Normale Supérieure pour poursuivre un idéal intellectuel et collectif de la musique. L'entrée libre à ses concerts est un principe fondateur que l'orchestre s'impose depuis plus de trente ans. « Beaucoup de gens disent que la musique classique n'est pas pour eux, qu'ils ne vont pas payer 60, 80 ou 100 euros pour quelque chose dont ils ne savent pas s'ils vont l'aimer. Avec nous, il suffit de pousser la porte de l'église et d'entrer », dit Aude, flûtiste et rhumatologue à l'Hôpital de Versailles, un des piliers d'Ut Cinquième depuis des années. Elle a été secrétaire générale de l'orchestre, elle a réservé des salles, géré le contact avec des paroisses. Pour un orchestre amateur, les soucis logistiques et financiers sont évidemment nombreux : louer des percussions, trouver un lieu de répétition, recruter les instrumentistes les plus rares – « trouver un flûtiste ou un clarinettiste est facile, trouver un contrebassoniste est un défi ! »
Aude parle avec le vocabulaire de l'addiction quand elle évoque l'orchestre : « jouer en orchestre est quelque chose d'assez viscéral. Je ne peux pas m'en passer, cela fait partie de mon équilibre. » Olivier, clarinettiste dans le même orchestre et directeur d'une marque de parfum dans un grand groupe, poursuit : « je viens chercher quelque chose qui me coupe du monde professionnel, qui s'éloigne de la performance économique : un projet humain, artistique, l'exigence dans l'accomplissement artistique. »

Philippe, ingénieur à la retraite et membre d'Ut Cinquième depuis la première répétition en novembre 1991, soit 34 ans de présence continue, décrit l'évolution de l'orchestre avec une certaine nostalgie : « nous l'avons fondé avec beaucoup de fantasmes intellectuels dans notre rapport à la musique comme activité collective. Nous donnions peu de concerts et répétions longtemps, et ne jouions jamais de concertos pour ne mettre personne en avant. » Les premières années, l'orchestre était très lié à l'ENS, répétait rue d'Ulm dans les locaux de l'école. « Peu à peu, nous nous sommes séparés de l'école. L'identité a changé, l'orchestre s'est agrandi. Le niveau musical amateur s'est vraiment amélioré, avant on venait écouter les copains, maintenant il y a un vrai public. » Mais pour lui, plus de 30 ans après, « le plaisir reste intact d'aborder ces œuvres que l'on n'a jamais la chance de jouer si l'on n'est pas professionnel. »
Aujourd'hui, les orchestres amateurs ne se mettent plus de limite dans le choix du répertoire. Le concert de ce soir, avec la redoutable Sinfonietta de Janáček et la Huitième Symphonie de Dvořák, en est la démonstration. Tous les chefs qui travaillent avec ces orchestres le confirment. Johannes Le Pennec, l'un des chefs les plus sollicités par les orchestres amateurs parisiens et qui dirigera de nouveau Ut Cinquième en juin, dit simplement : « le niveau a augmenté drastiquement, et ils ont le rêve commun de jouer des œuvres folles. Le problème devient la logistique, en plus de la complexité des œuvres. Ces orchestres-là maintenant jouent Le Sacre du printemps, la Septième de Chostakovitch, les symphonies de Bruckner et de Mahler… »

On va chercher confirmation de cette ambition démesurée chez les musiciens. Auprès du trompettiste d'Ut Cinquième, un hydrologue chargé de la prévision des crues. Vous n'avez peur de rien, n'est-ce pas ? « Ah si, ce soir c'est trop dur, ça va s'entendre », dit-il en riant.
Il faut dire que l'acoustique de l'église n'aide pas. Le son tourne dans la nef, les plans sonores se brouillent dans Janáček. « C'est le point noir des orchestres amateurs, regrette Johannes Le Pennec. Ils font un travail incroyable qui peut être abîmé par l'acoustique du jour. Je suis arrivé dans des acoustiques qui faisaient que 60% du travail accompli n'était pas restituable. C'est une vraie frustration. »
À Saint-Jean-de-Montmartre, Ut Cinquième rappelle ainsi le paradoxe des orchestres amateurs : des conditions souvent précaires, mais une ambition musicale qui n’a rien de modeste. La semaine prochaine, dans le deuxième article de notre série, cette ambition prendra une autre dimension, avec Elektra à la Philharmonie de Paris.
















