Paris compte une dizaine d'orchestres amateurs, et plus si l'on inclut les ensembles de chambre, les formations qui se constituent le temps d'un programme, les petits orchestres de cuivres. Dans une série de trois articles, nous partons à la rencontre de ces orchestres, des répétitions jusqu'aux concerts, pour mieux comprendre ce qui les fait vivre et ce qu'ils révèlent de notre rapport collectif à la musique. Après un premier épisode consacré à Ut Cinquième, place à Elektra dans ce deuxième volet.

Les orchestres amateurs jouent parfois dans la cour des grands : avec Elektra, qui donne ce week-end Les Planètes de Holst dans la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris, on change d’échelle. Pour Kervin, tubiste et coiffeur, c'est plus qu'un aboutissement : « Je suis arrivé du Venezuela sans parler un mot de français il y a cinq ans, et aujourd'hui je suis sur la scène de la Philharmonie, c'est la preuve que tout est possible. » L'orchestre est pour lui un vecteur d'intégration : « c'est le tuba qui m'a permis de rencontrer du monde. Ici, on m'a accueilli dès le premier jour : "il joue bien, il ne parle pas, tant pis". » Il travaille ses partitions tous les midis lors de sa pause, au sous-sol de son salon de coiffure, pendant que les clients attendent à l'étage.
À quelques mètres de Kervin, on nous montre un trompettiste : « vous le voyez celui-là ? Je peux vous assurer qu'il a joué plus de grands solos pour trompette qu'un très grand nombre de professionnels ! » On s'approche du personnage, un informaticien nommé Julien, qui a probablement joué dans tous les orchestres amateurs de Paris, parfois même quasi simultanément : « J'ai longtemps répété tous les soirs et donné des concerts tous les week-ends, avoue-t-il. Je rentrais à minuit juste pour dormir, et recommençais le lendemain. Mais je me fais vieux, j'ai dû ralentir le rythme. »
Quand on lui demande ce que signifie pour lui jouer à la Philharmonie, il marque une pause et cherche ses mots : « c'est un rêve, c'est incroyable. » Puis il raconte la fin de « Neptune », le mouvement conclusif des Planètes, où le chœur de femmes s'éloigne pianissimo jusqu'au silence absolu : « lors des derniers moments du raccord, les larmes sont venues. Je ne sais pas si j'aurai encore l'occasion de jouer dans la grande salle Pierre Boulez. C'est une chance inouïe, pour un petit musicien qui vient du nord de la France comme moi. »

Claire, altiste chez Elektra, est pédiatre. Elle travaille dans un service d'hospitalisation à domicile pour enfants malades, et cale ses astreintes et son planning de mère séparée avec trois enfants sur les répétitions du mardi soir. « Je viens faire de la musique. Je viens quoi qu'il arrive, quel que soit le programme. J'en ai besoin, cela me porte dans les moments compliqués. Même épuisée, je viens. » Lorsqu'on passe sa journée aux côtés d'enfants au bord du gouffre, c'est probablement un besoin vital de se vautrer dans le thème de « Jupiter », le plus beau du monde.
Mais Claire a bien failli ne jamais en arriver là. Quand elle avait atteint un certain niveau au conservatoire, n'ayant pas l'ambition d'être professionnelle, le directeur lui a signifié qu'elle devait arrêter les cours : priorité aux futurs « pros ». Avec le recul, elle le dit avec ses mots : « comment peut-on espérer que la musique classique survive sans de très bons amateurs ? C'est nous qui consommons de la musique. Je paie des cours pour mes enfants, des concerts, des partitions. Je pense que je consomme plus de musique que mes frères et sœurs. » Ses frères et sœurs, eux, ont continué sans obstacle. Son frère est aujourd'hui violoniste à l'Orchestre de Paris, sa sœur violoncelliste au Paris Mozart Orchestra. Depuis ce concert avec Elektra, Claire et sa sœur ont d'ailleurs un point commun inattendu : toutes deux ont été dirigées par Lamar Elias, cheffe assistante sur ce concert d'Elektra. « C'était amusant d'avoir cela en commun, dans nos vies complètement différentes. »

Lamar Elias est une jeune cheffe palestinienne dont tous les musiciens parlent avec la même admiration. « Elle est magique, dit Claire. Elle a quelque chose de spécial. Pas conventionnel. » Elle a remporté le Prix des musiciens au concours international La Maestra, organisé par la Philharmonie de Paris et le Paris Mozart Orchestra. En tant que cheffe en début de carrière, il est nécessaire d'accumuler les heures de vol, Lamar Elias le dit sans détour : « un orchestre professionnel n'est pas un laboratoire. Il peut excuser quelques erreurs du chef, mais sa tolérance a des limites. Un orchestre comme Elektra est un laboratoire formidable, car tout est possible, ou presque. » Elle parle de la gestion du temps en répétition, de la nécessité de faire des erreurs pour apprendre à ne plus en faire : « on ne peut pas être devant un orchestre professionnel et mal gérer son temps, c'est impensable de faire une telle erreur. Et ça, on l'apprend en répétant. »
Pour un chef plus expérimenté, l'enjeu est différent : avoir l'œuvre dans le bras. Léo Warynski, chef qui a travaillé plusieurs saisons avec Ut Cinquième, formule la chose ainsi : « le son est dans les mains. » On ne peut pas devenir chef sans avoir des heures d'orchestre dans le corps, dans les bras, dans les paumes. Léo Warynski illustre ce point avec une image : « imaginez que vous êtes pianiste et que vous apprenez toutes les œuvres avec un piano dessiné sur une table. Vous appuyez dessus, mais ça ne fait aucun son. C'est un peu pareil avec un orchestre. Un chef peut avoir toutes les meilleures idées du monde et diriger chez soi dans le vide en pensant que son geste est digne de Karajan et de Bernstein. Mais tant que cela n'a pas été éprouvé devant l'orchestre, cela n'a aucune valeur. » Pour Léo Warynski, la seule différence entre un orchestre amateur et un orchestre professionnel est l'adaptabilité : « si une battue est complexe, il est nécessaire de l'expliquer à l'orchestre amateur, alors que les professionnels vont la comprendre immédiatement. »

À la Philharmonie, Elektra donne à voir la part la plus spectaculaire du monde amateur : de grands effectifs, un grand répertoire, une grande salle. Reste à comprendre dans le troisième volet de notre série comment ces aventures tiennent dans la durée, quand elles reposent d’abord sur des bénévoles, des salles à trouver et des budgets à maintenir.

















