Pour sa première ouverture de saison en tant que directrice générale et artistique d’Angers Nantes Opéra, Alexandra Lacroix a tenté un pari audacieux, invitant Lorraine de Sagazan à faire ses débuts dans le genre lyrique. Cette initiative avait tout pour intéresser, cette autrice et metteuse en scène de théâtre ayant prouvé son talent pour stimuler l’écoute du public et multiplier les niveaux de lecture notamment dans sa pièce Le Silence, créée en 2024 à la Comédie-Française. Malheureusement, dans Orphée et Eurydice de Gluck, force est de constater que ce pari est manqué, et dans les grandes largeurs.

<i>Orphée et Eurydice</i> à Angers Nantes Opéra &copy; Jean-Louis Fernandez
Orphée et Eurydice à Angers Nantes Opéra
© Jean-Louis Fernandez

L’idée de départ était pourtant prometteuse : interroger la figure héroïque d’Orphée, en faire autre chose que ce mari éploré si parfait que même les dieux s’inclinent devant ses atouts, et reconsidérer également le personnage d’Eurydice, interprétée parfois trop rapidement comme une plante verte que son époux vient aimablement cueillir six pieds sous terre pour lui donner une seconde chance. Hormis sa fin heureuse très artificielle, la partition française de Gluck de 1774 encourage tout à fait à sortir de ces schémas simplistes : Eurydice y apparaît comme une femme complexe qui résiste à Orphée, celui-ci étant parfois présenté, à l’inverse, avec les stéréotypes du ténor simplement fier de son organe.

pbl
pbl

Cette idée étant posée, il restait à en faire quelque chose, en lien avec la partition de Gluck qui compte un nombre non négligeable de superbes pages musicales révolutionnaires pour l’époque. C’est à partir de là que Lorraine de Sagazan s’emmêle les pinceaux dans un étonnant mélange d’extrême lourdeur théâtrale et de vacuité de sens musical. La lourdeur se manifeste d’emblée, avant même l’ouverture, au travers du (long) monologue filmé d’un dénommé Snake 88, jeune mâle alpha désespéré d’être toujours vierge à 25 ans et qui va donc commettre un attentat dont Eurydice sera victime. Plus tard, le public aura la joie de découvrir un autre dispositif des plus subtils : pour rappeler les complexes répandus de la gent masculine vis-à-vis du beau sexe, la porte des Enfers aura l’apparence d’une vulve géante, autour de laquelle évolueront d’un pas emprunté des choristes costumés comme des cassos en fin de soirée déguisée.

<i>Orphée et Eurydice</i> à Angers Nantes Opéra &copy; Jean-Louis Fernandez
Orphée et Eurydice à Angers Nantes Opéra
© Jean-Louis Fernandez

De nombreux textes projetés régulièrement en fond de scène viennent essayer de prouver le haut niveau intellectuel de la production mais c’est en réalité contre-productif : au lieu d’accompagner les interludes instrumentaux ou d’enrichir l’écoute, ils viennent parasiter le discours musical, plaquant dessus artificiellement un second livret d’un intérêt discutable. On en vient donc à préférer quand Lorraine de Sagazan décide de ne rien faire sur le plateau pendant que la fosse s'active – et l’on plaindra Rémi Vignet, remarquable flûte solo, dont la douce mélodie du « Ballet des ombres heureuses » de l’acte II sera ruinée par la pantomime maladroite et laide d’une Eurydice visiblement mal dans sa peau.

D’autres détails ahurissants gâchent inutilement le spectacle – notamment ce liquide vert fluo qui tombe inexplicablement à grosses gouttes bruyantes lors d’un des passages les plus beaux de l’opéra, les mesures qui précèdent l’air d’Eurydice « Fortune ennemie » – mais il faut reconnaître un mérite à cette production : l’abnégation des chanteurs et des instrumentistes, qui se démènent pour défendre la partition de Gluck. Sahy Ratia campe ainsi un Orphée très digne, au phrasé élégant, à la diction limpide et avec des passages bien projetés en voix de tête, même si certaines vocalises pourraient être plus légères ; avec son vibrato sensible et sa maîtrise du souffle, Jenny Daviet se montre particulièrement éloquente dans les passages où son Eurydice est en souffrance, tandis que l’Amour de Mariamielle Lamagat est idéalement solide et rayonnant.

pbl
pbl

Mariamielle Lamagat (Amour) &copy; Jean-Louis Fernandez
Mariamielle Lamagat (Amour)
© Jean-Louis Fernandez

Le Chœur d’Angers Nantes Opéra s’acquitte de ses rôles multiples avec sérieux malgré quelques décalages avec la baguette d’Alphonse Cemin dans la fosse. Celui-ci dirige un Orchestre National des Pays de la Loire de qualité, dans une œuvre où de nombreuses formations historiquement informées ont pourtant placé la barre très haut. Malgré quelques accrocs compréhensibles, les cordes et les timbales sont nerveuses comme il faut, les vents d’une belle clarté. À tout prendre, c’est une production qu’il faut apprécier en suivant la règle d’Orphée : en ouvrant les oreilles et en détournant le regard.


Le voyage de Tristan a été pris en charge par Angers Nantes Opéra.

**111