Les premières notes de L’Île des morts de Rachmaninov, inspirée du tableau d’Arnold Böcklin, résonnent dans la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie. Si l’œuvre en elle-même atteint rapidement certaines limites formelles et une redondance expressive, elle permet néanmoins, en ouverture de concert, de faire entendre toutes les qualités d'une phalange : en l'occurrence ce soir le Bayerisches Staatsorchester, sous la direction de Vladimir Jurowski.

Dans cette partition presque entièrement bâtie sur une métrique à cinq temps, le chef installe d’abord un mouvement hypnotique avant de concentrer son travail sur la sculpture des effets de soufflet, évoquant la navigation de la barque de Charon. En plus de s’investir de manière poignante dans cette œuvre lugubre, chaque pupitre est en osmose : la sonorité des cordes est ronde et homogène ; la petite harmonie met en valeur de beaux timbres ; les cors parviennent à des pianissimos étonnants… Des qualités que l’orchestre bavarois démontrera tout au long du concert.
D’ailleurs, le Concerto en sol donné ensuite continue paradoxalement à mettre en valeur l'orchestre plus que le piano. Dans le premier mouvement, Hélène Grimaud ne semble pas rechercher la souplesse que Jurowski parvient à insuffler aux motifs jazzy de Ravel. Si la technique de la pianiste française est irréprochable, le toucher reste dur et entrave l’espièglerie du thème central. À plusieurs reprises, on aurait souhaité un son plus fondu dans l’orchestre, ou du moins une écoute plus attentive de celui-ci : même dans le deuxième mouvement, pourtant retenu dans la nuance, le piano couvre le solo de cor anglais. Cet « Adagio assai » souffre aussi d’un rubato qui paraît souvent superficiel et excessif. Si la pianiste évolue dans un monde à part, Jurowski assure un remarquable travail de coordination et d’homogénéisation. Flûte, hautbois, clarinette et basson offrent de superbes ponctuations solistes sur un tapis sonore des violons à l’esprit chambriste, malheureusement parfois étouffé par le piano.
Après l'entracte, le Bayerisches Staatsorchester continue à déployer une palette sonore d’une remarquable cohésion dans Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss. L'œuvre d'une rare complexité exige pourtant de rendre naturelle la succession des huit sections qui suivent la célèbre introduction... Le chef russe relève ce défi avec une grande subtilité : les transitions sont particulièrement soignées et l’interprétation évite constamment l’écueil d’une grandiloquence pompeuse.
« Des joies et des passions » s’ouvre dans un bouillonnement expressif, dont la délicate orchestration se prolonge naturellement dans « Le chant du tombeau », le thème circulant avec évidence du hautbois au cor anglais, puis au violon solo. La fin de « De la science », entre cuivres et bois, crée un moment de suspension saisissant avant l’élan haletant du « Convalescent ». Dans ce contrepoint orchestral dense, la direction de Jurowski reste d’une grande lisibilité et conduit à un climax superbement maîtrisé. Après une section empreinte de noirceur, révélant la profondeur et la qualité des pupitres graves, l’orchestre se met à frétiller. Le « Chant de la danse », porté par le violon cristallin de David Schultheiss, s’impose alors comme un moment de réjouissante légèreté. La direction de Jurowski conjugue ici économie de moyens et confiance accordée à l’orchestre : il façonne la matière sonore plus qu’il ne bat la pulsation – au risque toutefois de perdre l’ancrage rythmique pendant quelques secondes.
Dommage qu'il y ait eu un problème récurrent d'accord entre l'orchestre et l'orgue, car Jurowski joue parfaitement de la ligne de crête tracée par Strauss entre lyrisme, mélancolie, Sehnsucht, noirceur et espoir. On ne peut pas en dire autant d'Atmosphères de György Ligeti, placé en introduction de la grande fresque de Strauss et joué sans vision claire : l’œuvre aurait gagné à être défendue avec davantage d’audace dans les contrastes et dans la mise en relief des masses instrumentales. Les timbres, pourtant au cœur de l’écriture de Ligeti, sont restés relativement lissés, et l’effet de stase n'est pas parvenu à happer pleinement l’auditeur.
En bis, l’orchestre bavarois proposera un changement d'ambiance si radical qu'il frôlera la parodie humoristique : l’ouverture de Die Fledermaus ainsi que la polka Unter Donner und Blitz, deux œuvres d’un autre Strauss, raviront toutefois un public parisien visiblement admiratif de ce mini concert du Nouvel An.

