L’Orchestre de Paris invite régulièrement ses anciens directeurs musicaux encore en activité. Doyen des intéressés – 86 ans –, Christoph Eschenbach s’avance lentement jusqu’au pupitre, appuyé sur une canne et aidé par un tiers, visiblement atteint des suites de l’accident qui l’a tenu un temps écarté de la scène pour la première partie de l’année 2026. Son bras et sa main gauche surtout semblent noués d’une crispation handicapante. Cela ne l’empêche pas de diriger la Symphonie n° 1 de Brahms par cœur, et l’orchestre de le lui rendre en proposant une somptueuse pâte sonore.

Cette pâte sonore est caractérisée par une générosité sensible comme on l’a rarement entendu au sein de l’orchestre. L’ample rondeur d’un son qui respire, qui laisse se déployer une intensité au lieu de la forcer, cueille le public de la Philharmonie dès l’introduction du premier mouvement. Entre les timbales majestueuses sans être agressives et la lamentation des cordes, on entend avec netteté le choral de la petite harmonie : le tout donne une impression de cathédrale sonore, mais pas de celles qui imposent une transcendance, plutôt une invitation à s’immerger dans l’hédonisme esthétique. En conjuguant cette richesse sonore (par ailleurs idéale en ce qu’elle est le résultat d’une fusion des timbres bluffante) à la clarté des lignes tout au long de l’œuvre, l’Orchestre de Paris prouve ce soir sa maîtrise de l’acoustique de la salle.
Cet accomplissement collectif est complété par des interventions solistes de grande classe, et l’œuvre n’en manque pas. Si le hautbois d’Alexandre Gattet, le cor d’Alexandre Collard, ou encore la flûte de Vicens Prats viennent apporter un supplément de narrativité bienvenue, c’est le violon d’Eiichi Chijiwa qui marque le plus. Outre son solo à la fin de l’« Andante sostenuto », d’une densité solaire sans affèterie, le Konzertmeister, qui n’est pas le violoniste le plus gesticulant des premiers pupitres des orchestres parisiens, se démène pour compenser le manque de précision du chef. Il y parvient avec un certain succès, bien que le finale tende à la démonstration de virtuosité conquérante, sans beaucoup de mystère ou de progression. C’est bien là la faille de cette interprétation d’une œuvre très souvent jouée : une fête sonore où l’éloquence fait parfois défaut, faute d’une direction plus active.

C’est précisément ce dernier point qui explique en partie les quelques errements du Concerto pour violon de Brahms donné en première partie avec Leonidas Kavakos. Eschenbach dirige cette fois avec partition, et tourne les pages de sa main la plus adroite, laissant régulièrement les musiciens sans indication. L’inertie de certains passages rythmiques s’en accommode, mais pas la gestion du rubato. Kavakos prend souvent les choses en main, à force de gestes pour indiquer de la tête de son instrument les points d’appui, ou en rejoignant parfois les premiers violons comme pour s’imprégner de l’élan de la phrase.
Est-ce cet inconfort qui rend le soliste si fébrile ? Après une première intervention particulièrement séquencée par blocs de difficulté technique, le discours gagne en liant au fil de la partition. Reste une impression ambivalente au long des deux premiers mouvements : d’un côté de nombreuses notes à la justesse approximative, parfois déformée par un vibrato halluciné dans l’aigu, et des aménagements rythmiques qui tiennent plus de la réécriture que de l’interprétation, de l’autre un son de violon magnifique et un sens du discours unique.

Tout se passe finalement comme si Kavakos était en plein travail de recherche sur scène, presque dérangé par le fait de devoir jouer avec l’orchestre car parfois contraint par la nécessité de la mise en place, parfois au contraire trop libre et obligé de compenser un chef peu présent. Totalement libéré lors de son bis, le soliste finit par captiver avec la « Loure » de la Troisième Partita de Bach. Un son pur tout en respiration, presque jamais vibré, supplée un phrasé intelligent et sobre qui fait ressortir parfaitement la polyphonie du mouvement, le tout grâce une tenue d’archet délicate jusqu’à l’octave finale.























