C'est le dernier spectacle de la saison de l'Opéra-Comique, mais bien malin celui qui pourrait définir d'un mot ce Brundibár qui ne ressortit à aucun genre précis : opéra pour enfants, conte, théâtre, musical, mélodie, chant choral, musique de chambre... Et si tout cela n'avait finalement aucune importance ? Prenons la proposition telle qu'elle est, et laissons-nous guider, interpeller, émouvoir aussi par cette addition, ce collage de séquences dont la scène finale nous révélera avec éclat la logique – même si on n'a pas immédiatement perçu la cohérence interne, voire la pertinence de certains passages.

Le rideau s'ouvre sur une classe d'école comme on en voit dans les films d'Yves Robert (La Guerre des boutons) : quelques enfants s'attrapent, jouent, comme désœuvrés. Pendant ce temps dans la fosse, devant Louis Langrée immobile, six musiciens de l'Orchestre des Frivolités Parisiennes jouent Mládí (Jeunesse) de Janáček. Musicalement, cette œuvre tendre et brillante de 1924 constitue une ouverture idéale pour ce qui va suivre. Mais elle déconcerte un public venu voir un opéra et qui n'a pas grand-chose à se mettre sous les yeux ni dans les oreilles pendant presque vingt minutes.
La classe s'anime et se remplit tandis qu'on entend derrière les décors un extrait de la poignante cantate de Poulenc sur un poème d'Éluard Un soir de neige, composée en 1945 et chantée par les enfants de la Maîtrise Populaire de l'Opéra-Comique qui sont les vrais héros de la soirée. Les metteurs en scène Jean-Claude Berutti et Muriel Mayette-Holtz ont choisi d'inclure ensuite le « conte pour vieux enfants » de Jean-Claude Grumberg De Pitchik à Pitchouk (2023) : cette séquence qui permet aux enfants de montrer leurs dons d'acteurs offre un joli moment de théâtre mais elle paraît bien longuette, voire décousue – et elle semble rencontrer peu d'écho dans un public où les enfants sont très rares en ce soir de première.
Cet ajout est aussi une manière de combler l'attente de l'œuvre de Hans Krása pour laquelle on est là ce soir : trop courte pour tenir une soirée, la partition de Brundibár a été assez fréquemment donnée en France, associée à d'autres œuvres musicales de contemporains de Krasa taxés comme lui par les nazis de musiciens « dégénérés ».
Rappelons les circonstances de sa composition et de sa création : écrite comme un « opéra pour enfants » à l'occasion d'un concours de composition en 1938, l'œuvre fut créée clandestinement à Prague en 1940. Elle sera surtout l'emblème de Terezin (Theresienstadt), ce camp de concentration où les nazis voulaient prouver que les artistes étaient bien traités : le compositeur et ses interprètes finiront déportés et gazés à Auschwitz.
Le propos et l'actualité de Brundibár sont clairs : Aninka et Pepíček sont frère et sœur, orphelins de père. Leur mère est malade et le médecin dit qu’elle a besoin de lait. Mais les enfants n'ont pas d’argent. Ils décident de chanter sur la place du marché pour en avoir. Mais le tyrannique Brundibár les pourchasse et étouffe leurs chants avec son orgue de barbarie. Avec l’aide d’un oiseau vif, d’un chat gourmand (d’oiseaux) et d’un chien savant, Aninka et Pepíček vont chercher à s'en débarrasser.
Le spectacle prend alors une toute autre dimension, la scène est envahie de personnages multicolores, de grands masques – dont celui plutôt terrifiant de Brundibár, derrière qui se profile la silhouette de Hitler. La musique reprend ses droits avec une partition – adaptée à l'effectif réduit disponible à Terezin – qui réussit la performance de ne jamais tomber dans la lamentation, ni même la tristesse, quand bien même l'émotion surgit au détour des proclamations des enfants confiants dans le triomphe de la liberté sur la tyrannie.
À la baguette, Louis Langrée cultive la richesse de cette musique faussement simple, fait swinguer ses clins d'œil au jazz et aux ritournelles populaires, souligne ses pointes d'humour, son côté farceur qui déjoue les pièges de l'horreur. Le tableau final est à lui seul un formidable message d'espoir, lorsque déboulent sur le devant de la scène en habits de lumière, de toutes les nuances de l'arc-en-ciel, tous les acteurs de cet étonnant spectacle. La Maîtrise Populaire, Les Frivolités Parisiennes et Louis Langrée reçoivent la longue ovation d'une salle émue et reconnaissante.


