Saint-Vincent de Ciboure est l'une des plus belles églises qui soient, avec ses trois galeries de bois sombre qui montent jusqu'au plafond, accrochées aux deux grands murs latéraux de la nef. Son retable baroque ibérique de bois sculpté et doré, peint de vert amande et de rouge cinabre assombri qui font miroiter les dorures, fait face au fond de l'église à l'orgue de Dominique Thomas inauguré en 2014. Construit sur les grands principes des orgues néerlandais de la fin du XVIIe siècle, il fait dix mètres de hauteur, ses trois buffets sont de chêne clair, ses 2600 tuyaux sont faits d'étain brillant. Seule sa soufflerie est électrique. L'architecture de cette église qui la fait ressembler à un théâtre à l'italienne, comme tant d'autres du Pays basque, démontre, une fois encore, qu'ici la musique instrumentale et les églises s'aiment, ce que le Festival Ravel met à profit.

Un grand piano un brin curieux avec sa ceinture noir mat, ses jambes brillantes ainsi que l'intérieur du couvercle attend Nelson Goerner, derrière la basse grille de fer forgé ouvragé qui sépare la nef du chœur. Il arrive, salue de sa façon modeste et chaleureuse. C'est sa nature et il sait ce qui l'attend : Iberia, le chef-d'œuvre inattendu d'Isaac Albéniz qui avait laissé une grande quantité de jolie musique de piano où se cachent quelques jolies pépites dont bien peu annoncent ce qu'il va se mettre en tête de donner en ce début du XXe siècle, quelques mois avant sa mort : quatre cahiers de trois pièces dont la difficulté musicale et pianistique, dont l'originalité en font alors l'un des trois jalons de la technique pianistique, avec les études de Chopin et de Liszt.
Nelson Goerner tourne autour d'Iberia depuis toujours, mais n'avait pas trouvé le temps de mettre ces douze pièces à son répertoire. Les lire à la maison est une chose, leur donner une partie de sa vie en est une autre : il en coûte ensuite de les garder à son répertoire. Et il a fallu le confinement du Covid-19 pour qu'il s'y attelle, muni de la bonne édition moderne (qui aère la mise en portées des notes et corrige les fautes des éditions précédentes) et de l'exemplaire de l'édition princeps de Salabert ayant appartenu à Nikita Magaloff qui l'avait travaillée, jusqu'à tout doigter et même noter des arrangements utiles pour ne pas dire indispensables, tant l'écriture est touffue et la répartition entre les deux mains pas toujours évidente.

Nelson Goerner se concentre face au public et se lance dans « Evocación ». On ne se pose pas la question cruciale du tempo d'un morceau qui, pris trop lentement, enterre plus qu'il n'évoque. On est happé par la matière sonore, par l'allure générale et l'art qu'a le pianiste de nuancer, de dire la phrase avec éloquence, nostalgie. On comprend tout de suite qu'il intègre Iberia dans une descendance du XIXe siècle plutôt qu'il ne l'ancre dans celui qui l'a vue naître. Son jeu est coloré, chantant, à la recherche du mystère.
Bientôt, les autres pièces se succédant, il va se faire grand virtuose, faisant tonner le piano en lui donnant les couleurs de l'orchestre, le faisant aussi murmurer. Albéniz ose les plus grandes dynamiques jamais demandées à un pianiste. Et Goerner réussit ce prodige d'être juste, brillant, émouvant, ample, sec à en claquer du talon dans une fiesta flamenca et par là même sensuel. Il est fascinant de le suivre jusqu'au bord de la rupture. Malgré son air sage, les yeux rivés à ses mains qui sculptent la matière sonore, Goerner prend tous les risques et parfois en attrape des mauvaises basses dans un accès soudain d'émotion ! Mais que c'est beau ! Dans l'enchevêtrement de la polyphonie, de la polyrythmie et des harmonies les plus dissonantes, il est un roi en son royaume et l'évidence qu'il donne à ce monument est assez unique dans chacune des pièces – son « Almería » atteignant même des cimes rarement foulées.

L'œuvre évidemment supporte cette prise de parole, elle qui a connu des héros aux visions contrastées, depuis le sombre Leopoldo Querol qui en 1954 fut le premier à oser enregistrer le cycle, en passant par la lumineuse Alicia de Larrocha qui l'a imposé dans le monde entier et l'a enregistré au moins trois fois, le sanguin Rafael Orozco, le réfléchi Jean-François Heisser et quelques rares autres... dont Goerner lui-même. Mais ce chef-d'œuvre échappe à toute tradition. On ne met pas en cage cette musique libre et rebelle qui, paradoxe apparent, demande aux pianistes autant de rigueur, de science, d'analyse que de pragmatisme et de lâcher-prise.
Le voyage d'Alain a été en partie pris en charge par le Festival Ravel.


















