La rencontre décisive entre le chef, l'orchestre et le public se réalise avec éclat. La première attaque des Atmosphères de Ligeti est si exacte qu'elle provoque un phénomène physique : elle engage immédiatement la fascination de tout l'Auditorium de la Maison de la Radio, concentré sur la lente et rigoureuse battue d'Alan Gilbert, qui fait entendre sans peine la succession des « champs sonores », selon le terme du compositeur. Ces agrégats de notes tenues, créant une masse homogène par la superposition des timbres dans une nuance d'une fragile légèreté, font oublier les secondes au profit d'une harmonieuse durée. Les sonorités célestes d'un Orchestre Philharmonique de Radio France remarquable par l'homogénéité de ses timbres semblent émaner directement des murs de la salle. Gilbert entretient cette extraordinaire intensité jusqu'aux dernières mesures, dissuadant même les habituelles toux récalcitrantes du public de s'exprimer. Un silence appuyé succède aux ultimes notes.

Alan Gilbert © Peter Hundert
Alan Gilbert
© Peter Hundert

C'est un public déjà conquis qui accueille Bertrand Chamayou pour le Concerto pour piano n° 3 de Béla Bartók. Ici, une tout autre ambiance : la souplesse de la direction se conjugue aisément au toucher délicat du soliste. Le souci du beau son dicte le jeu, mettant en lumière quelques harmonies et autres effets virtuoses dans l'aigu du clavier, mais s'avère parfois d'une puissance insuffisante face à l'orchestre, notamment dans le registre grave de l'instrument. D'intempestifs coups de pied et de tête semblent vouloir exprimer ce que le piano peine à faire entendre. Ce jeu trouve cependant une efficacité certaine dans le deuxième mouvement, où l'émotion du soliste rappelle au public qu'il entend la dernière œuvre, inachevée, de Bartók. Dans le dernier mouvement, le soliste révèle une énergie qu'il communique à un orchestre dont les contrebasses et les percussions sont l'artère. La puissance de son jeu se dévoile aux dernières pages, la conclusion est brillante. Cette énergie se prolonge en un bis : ce sera le deuxième numéro de la Musica Ricercata de Ligeti, que Kubrick utilisa pour Eyes Wide Shut. Cet exercice de style est particulièrement réussi, Bertrand Chamayou parvenant à extraire de riches sonorités de cette composition minimaliste.

Bertrand Chamayou © Marco Borggreve
Bertrand Chamayou
© Marco Borggreve

On retrouve Ligeti après l'entracte, dans son célèbre Lux aeterna. Les seize choristes élaborent ce monument sonore où la lumière naît inlassablement de l'obscurité, avec toute la lenteur et la profondeur auxquelles invite le chef américain. On retrouve dans ces pages a cappella la concentration d'Atmosphères (on peut entendre ces deux œuvres dans 2001 : l’Odyssée de l'espace), et la fascination laisse bientôt apparaître une légère anxiété propre au cinéma de Kubrick. Lorsque le son s'éteint, Gilbert n'interrompt pas sa battue – le silence plus que tout participe à l'édification de la tension – et enchaîne, comme dans un continuum sonore, avec la dernière pièce du programme.

Dans la Musique pour cordes, percussion et célesta, le chef s'impose à nouveau par ses qualités d'architecte. La lente construction de la fugue bartókienne du premier mouvement reste confidentielle, retenue jusqu'au dernier instant, avant qu'éclate subitement le sommet expressif de la partition : un unisson irradie la salle. Gilbert est familier des grandes formes, et parcourt avec une lucidité remarquable cette partition complexe de Bartók. Le deuxième mouvement révèle une vivacité rythmique insoupçonnée jusqu'alors, permettant aux percussions, associées au piano de l'orchestre, de se distinguer. Le temps est à nouveau suspendu à l'occasion du troisième mouvement dans lequel le célesta et les cordes font montre d'un travail d'orfèvre, avant d'être libéré avec exaltation dans un dernier mouvement frénétique inspiré de mélodies populaires. Les dernières pages rayonnent par la générosité de l'orchestre et de son chef qui, comme ils l'avaient commencé, concluent ce concert avec une justesse forçant l'admiration.

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