L'événement annoncé de mercredi dernier à la Maison de la radio et de la musique était la présence de Daniil Trifonov dans le Premier Concerto de Brahms, lui qu'on avait jusqu'à présent entendu – et avec quel succès – dans Rachmaninov, Tchaïkovski, Chopin et plus récemment dans Schumann. La déception n'en est que plus vive de savoir le pianiste russe handicapé par une mauvaise chute et donc remplacé pour les deux concerts qu'il devait donner à Paris avec l'Orchestre National de France. Pour le remplacer, Radio France a fait appel au jeune pianiste autrichien Lukas Sternath, 25 ans, précédé d'une rumeur très flatteuse – Premier Prix en 2022 du Concours de l'ARD à Munich – qu'on entend ce soir pour la première fois, et qu'on est très curieux de voir s'affronter à ce concerto monumental, l'un des plus longs du répertoire.

Dès les premières mesures du « Maestoso » initial, on est confronté à un problème très fréquent au concert avec cette œuvre et qu'on ne peut pas appeler autrement que la maladresse du jeune Brahms. En choisissant la tonalité de ré mineur (celle de Don Giovanni ou du Requiem de Mozart, de la Neuvième Symphonie de Beethoven), Brahms s'inscrit dans une veine dramatique, et il conçoit le portique d'entrée de son Premier Concerto comme un surgissement des profondeurs de l'orchestre. Mais là où Bruckner, dans le même ré mineur de sa Neuvième Symphonie, fait gonfler les voiles de l'orchestre en convoquant la puissance des cuivres, Brahms demande le même effet aux seules cordes et finalement peu aux cors et aux trombones ; et quand, de surcroît comme ce soir, le chef – Gianandrea Noseda – part trop lentement, le « Maestoso » devient poussif et sans relief : les longues mesures de l'introduction orchestrale sont de ce fait irrémédiablement plombées et vont donner le ton d'un très vaste premier mouvement où il ne va pas se passer grand chose.
La prudence du pianiste est-elle à mettre sur le compte de ce remplacement de dernière minute ? L'entrée du piano est délicate, presque timide, et Lukas Sternath va dérouler sa partie en mode lisse, fluide, sans aspérité ni relief. On attend en vain la montée en puissance, comme si le pianiste restait au bord de l'œuvre sans jamais s'en emparer. Ce long premier mouvement, conçu comme une rhapsodie concertante où orchestre et piano se cherchent, se confrontent, devrait être un long fleuve intranquille, où le soliste doit faire preuve d'une forme athlétique, d'une puissance de son, d'une variété de nuances, sans lesquelles on tombe vite dans l'ennui.
L'« Adagio », ce mouvement en forme de méditation intérieure, presque religieuse, que Brahms lui-même associait à un portrait spirituel de Clara Schumann, exige un souffle long qui transgresse la barre de mesure. Sternath reste dans un mezzoforte de bon aloi, qui nous laisse sur notre faim de poésie malgré un orchestre qui lui offre un bel écrin d'une grande délicatesse. Le finale va-t-il redonner des couleurs à cet équipage assoupi ? Le soliste semble se réveiller, libérer ses forces, soutenu par force gestes du chef qui ne ménage pas ses efforts pour déployer la virtuosité un peu à la hongroise de ce finale. Dans le bis qu'il offre – l'Intermezzo op. 118 n° 2 de Brahms –, Sternath est manifestement plus à l'aise dans l'élégie, dans un toucher délicat. Mais il manque toujours à ce piano la densité qu'on attend dans Brahms.

Les Tableaux d'une exposition dans l'orchestration de Ravel sont typiquement la fausse bonne idée pour faire briller autant le chef que l'orchestre et attirer le public. C'est certes une vitrine de démonstration mais aussi, a contrario, un révélateur impitoyable. On ne saurait faire aucun reproche à Gianandrea Noseda, à son geste précis, à sa technique impeccable. Mais entre la pesanteur de « Bydło », la rusticité du « Ballet des poussins » ou la noirceur des « Catacombes », le liant fait défaut.
Et le National ce soir semble comme dispersé, déconcentré – peut-être en raison des nombreuses nouvelles têtes qu'on voit dans ses rangs, notamment chez les chefs de pupitre. Le premier solo de trompette n'est pas du meilleur aloi et l'ensemble des cuivres sera en déficit de grandeur et de majesté dans une « Grande Porte de Kiev » bien peu impressionnante. Il aura sans doute manqué au chef et à l'orchestre un surcroît de fréquentation commune d'une partition trop connue pour supporter la prudence ou la tiédeur, et sans doute un souffle qui emporte le tout.






















