Alors que la Quatrième Symphonie de Mahler vient de s’achever dans l’atmosphère éthérée des « joies célestes » délicieusement chantées par Sabine Devieilhe, le silence qui s’ensuit prend une dimension inattendue. Récente lauréate du concours La Maestra invitée ce soir au pupitre de l’Orchestre de Paris, Rebecca Tong reste figée, en tension sur le podium, maintenant pendant plusieurs minutes encore l’auditeur suspendu au bout de sa baguette.

L'Orchestre de Paris dirigé par Rebecca Tong dans la grande salle Pierre Boulez © Eric Garault
L'Orchestre de Paris dirigé par Rebecca Tong dans la grande salle Pierre Boulez
© Eric Garault

Assiste-t-on à une performance de 4’33, comme les Berliner Philharmoniker et leur directeur musical l’ont proposé en rappel de leur concert, la veille du reconfinement outre-Rhin, comme pour inviter les spectateurs à méditer sur leur condition avant l’isolement ? La réalité est plus pragmatique : il a été intimé aux musiciens et aux quelques journalistes admis au balcon de la grande salle Pierre Boulez de rester silencieux pendant que défilera le générique à l’écran du public virtuel. On a beau avoir été prévenu, cet effet rare est étonnant et superbe. Pas un pli ne vient troubler la surface sonore lisse d’une Philharmonie dépeuplée et recueillie, et l’on se surprend à guetter les coins et recoins des terrasses, le clair-obscur des tuyaux du grand orgue, à l’affût du moindre bruit parasite, du petit écho qui trahira l’acoustique si particulière de la salle de concert. Pendant de longues poignées de secondes, il n’y en aura pas. Juste le mouvement souple de la grue et des caméras sur la scène largement agrandie, et la tension inaudible des corps digérant l’émotion d’une symphonie de Mahler jouée avec toute la foi dont les musiciens ont été capables dans leur cathédrale abandonnée.

Rebecca Tong © Eric Garault
Rebecca Tong
© Eric Garault

Tout au long des quatre mouvements mahleriens qui ont précédé, Rebecca Tong a montré toutes les qualités de sa battue claire, souple, classe en toute circonstance, très habile dans la gestion des petits changements de tempo et de dynamique pour mener la symphonie à bon port. L’Orchestre de Paris se montre excellent dans la clarté des grands thèmes (flûtes, cors, trompettes au firmament), merveilleux de tendresse dans les pages intimes (splendide pupitre de violoncelles). Pour lutter contre le blues du confinement, il faudrait prescrire largement l’écoute de cette symphonie si touchante et si lumineuse à la fois, dont le mélange d’émotions est parfaitement rendu ce soir par les musiciens parisiens !

Il manque simplement ici ou là un peu de cet esprit satirique et tordu, ce sens de la caricature si typique de Mahler : le violoniste Roland Daugareil a beau donner tout son esprit aux glissades de la danse macabre, le clarinettiste Philippe Berrod a beau se contorsionner sur sa chaise, le décor musical reste bien uniformément élégant sous la baguette de la cheffe. Plus gênants, de vrais décalages apparaissent aux climax de l’œuvre, Rebecca Tong ne trouvant pas dans son bras le poids qui mettrait tout le monde d’accord… Mais les scories, grossies ce soir par la réverbération généreuse de la Philharmonie sans public, paraissent comme gommées par la captation de grande qualité – aussi étonnant que cela puisse paraître, il y a donc de vrais avantages à suivre ces concerts à distance !

Alexandre Gattet face à l'Orchestre de Paris © Eric Garault
Alexandre Gattet face à l'Orchestre de Paris
© Eric Garault

On aura vérifié en profitant de l’événement deux fois, depuis la salle d’abord, derrière un écran d’ordinateur ensuite – ne serait-ce que pour mieux profiter des solistes qui tournaient le dos aux quelques spectateurs de la Philharmonie : dans son canapé, on ne réalise pas à quel point le début d’un tel concert sans public est improbable. Commencer à jouer soudainement après avoir attendu le top d’un régisseur n’a rien à voir avec une entrée en scène sous la pluie des applaudissements.

C’est peut-être ce qui a perturbé les artistes pendant la première partie, un Concerto pour hautbois de Mozart mené entre deux eaux, sans l’éloquence opératique qu’il faut trouver dans les œuvres instrumentales du prodige viennois. Détaché pour une fois des troupes de son Orchestre de Paris, Alexandre Gattet est cependant formidable en soliste, avec une intensité, une égalité du timbre et une longueur de souffle admirables, rendant sans difficulté apparente les contours du discours mozartien – et quelle virtuosité dans les nombreuses cadences ! Mais la battue régulière de la maestra manque de caractère pour sortir les troupes parisiennes d’un jeu plus mécanique qu’habité. L’excellente Quatrième Symphonie de Mahler montrera que ce n’était sans doute qu’une question de temps d’adaptation dans ce premier concert sans public depuis la fin du printemps. Si les programmes exacts doivent encore être précisés, il est acquis que l’Orchestre de Paris reviendra bientôt devant les caméras, pour la plus grande joie d’un public nombreux : trois heures après le concert, la retransmission sur Facebook comptait déjà 40.000 vues.


Regarder le concert en streaming (disponible jusqu'au 1er mai 2021)

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