Faire salle pleine en programmant Rautavaara, Vasks et Stravinsky ? Tarmo Peltokoski, directeur musical de l’Orchestre National du Capitole de Toulouse, a choisi d'ouvrir la saison à la Halle aux grains avec des compositeurs chers à son cœur, et relève le défi. Et de quelle manière !

C’est L'Oiseau de feu de Stravinsky qui marque la soirée. Ce n’est pourtant pas L’Oiseau qu’on aime, pour deux raisons. D’abord c’est une partition presque aride : Peltokoski a retenu la version de 1945, préférée à celle de 1919 qui est plus accessible et plus lyrique, sans les pantomimes de 1945 qui sonnent vainement sur un plateau sans danseurs. Ensuite sa direction est profondément déstabilisante. Chaque note de chaque instrument semble être tirée de la masse orchestrale pour lui donner une identité. On entend tout, à la manière d’un Boulez qui a tant surpris dans ses versions de Stravinsky, poussé encore plus loin. L’acoustique transparente renforce cette sensation d’être à la pointe sèche.
C’est pourtant un Oiseau qu’on regarde tourner avec fascination. Les lignes sont portées jusqu’au bout, dans une tension de chaque instant encore augmentée par un tempo généralement lent. On se laisse prendre par une sorte de torpeur habitée, tellement dense que l’on parvient à être surpris par les percussions lançant la « Danse infernale du roi Kastcheï ». Et quelle conduite ! Le geste du chef est toujours aussi précis, parfois imposant, parfois en recul accordant une confiance aveugle à son orchestre. Les solistes sont très exposés – on retiendra entre tous le basson tellement souple et délicat de Guillaume Brun, et la flûte très justement dosée de Sandrine Tilly. On a cependant la sensation que cette perfection instrumentale se fait au détriment du sentiment, de la passion, du lyrisme. Est-ce parce qu’on en a été arrosés pendant toute la première partie ?
Le concert débutait avec le mal nommé Concerto pour oiseaux et orchestre « Cantus Arcticus » d'Einojuhani Rautavaara. C’est bien davantage un poème symphonique avec accompagnement d’oiseaux, tant il n’y a pas de dialogue entre les deux blocs. Lesdits oiseaux sortent des haut-parleurs ; ils investissent la Halle aux grains à la première seconde et ne la lâchent plus, l’orchestre jouant sa partition en-dessous. Au fond peu importe la forme, la magie est là. Les images affluent.
Peltokoski laisse aux oiseaux le temps d’installer une atmosphère avant de laisser entrer les flûtes qui roulent doucement, dans un air raréfié. La « Mélancolie » nous pousse à propos à la rêverie, dans une aube où l’on guette la nature qui s’éveille après un silence imposant et habité. Enfin dans la « Migration des cygnes » les bois piaillent joyeusement ; dans le grand crescendo dont le volume couvre les « vrais » cygnes, ils les incarnent avec jubilation. Enfin l’orchestre disparaît, mais les oiseaux sont toujours en train de partir, ils transpercent les murs de brique et rejoignent le ciel qui poudroie…
C’est ensuite un autre oiseau qui entre en scène pour piailler bizarrement, le violon de Daniel Lozakovich interprétant le Concerto pour violon n° 1 « Lumière lointaine » de Pēteris Vasks. Le début est trouble, incertain, fragile, les instruments (réduits au seules cordes) et le soliste émergent d’une brume épaisse et incertaine, jusqu’à la première cadence où Lozakovich prend son envol. Il aura l’occasion, lors des trois cadences, de faire la démonstration de toute la puissance de son imagination et de sa virtuosité. Il est partout, habitant chaque seconde de l’œuvre touffue, se jouant des pièges d’articulation et de nuances qui imprègnent l’œuvre. Parfois son enthousiasme déborde : son archet traîne régulièrement après l’orchestre, comme s’il voulait être encore davantage là.

L’ONCT est superlatif, jouant des contrastes, dessinant tour à tour des grandes nappes sonores ou des piques acérées. Effet saisissant du brouillard électrique qui suit la troisième cadence, où les instrumentistes volent en tous sens, pour se concentrer progressivement sur une séquence rythmique impitoyable. Enfin la musique se libère puis s’éteint doucement ; sur un fil de soie arachnéen tendu par les cordes, le crin magique de l’archet de Lozakovich s’éternise, s’amenuise, rapetisse dans un extrême aigu impalpable.
Rappelé, le violoniste nous offre la « Sarabande » de la Partita n° 2 de Bach. Le contraste est sidérant. Tout à coup le son est détimbré, très peu vibré, prodigieusement habité par une profonde mélancolie, une densité folle, des phrasés infinis et des pianissimos indicibles. On a vu des larmes sortir des ouïes du violon ; la terre peut s’arrêter de tourner.




















