« Et en plus, il est sympathique ! » s'exclame une fidèle spectatrice des Sommets musicaux, aux anges, alors qu'Aaron Pilsan vient de présenter d'une voix claire et souriante la Méphisto-Valse S.514 qui doit conclure son récital dans la chapelle de Gstaad. Dans l'œuvre de Liszt, le jeune pianiste ne fera pas semblant, scandant la ligne mélodique en narrateur éloquent avant de se lancer à corps perdu dans les tourbillons infernaux de la partition. La virtuosité digitale est au rendez-vous, les tempos sont diaboliques, les contrastes tranchants mais il n'y a aucun artifice spectaculaire inutile : c'est bien le texte qui est servi avant tout. Et l'on oublie le piano pour entendre, non sans frayeur, les démons lisztiens défiler à nos oreilles.

Aaron Pilsan © Miguel Bueno
Aaron Pilsan
© Miguel Bueno

Pilsan conclura en bis avec une autre danse, tout aussi virtuose mais nettement plus légère : lancée avec un délicieux sens de la mesure et du rubato viennois, la valse de La Chauve-souris laissera sur le visage des auditeurs des sourires incontrôlés. Comment le pianiste fait-il ? On vient pourtant de loin : c'est le contrepoint sérieux du Concerto italien qui a ouvert le récital une heure plus tôt. Pilsan y a mis en valeur la polyphonie avec un délicat sens du phrasé, suggéré plus qu'affirmé. Le discours fluide s'est écoulé avec élégance et sérénité dans l'acoustique généreuse de la chapelle, même si quelques mouvements (une accélération ici, une note étonnamment appuyée là) ont semblé échapper pour l'instant au contrôle du musicien.

Les Variations sur un thème de Haendel assurent un convaincant passage de témoin entre l'écriture baroque de Bach et les œuvres quasi orchestrales à venir. L'architecture de l'ouvrage brahmsien pourrait être davantage mise en valeur, le jeune pianiste ménageant des pauses parfois étonnamment longues entre les sections, mais le discours est entonné avec une maîtrise exemplaire ; le Brahms symphonique des Variations sur un thème de Haydn ne paraît jamais loin, Pilsan s'engageant dans des accords de cuivres profonds ou déliant soigneusement un contrechant léger de cordes à peine effleurées...

Cette démonstration de piano-orchestre atteindra un sommet avec Number 1, l'œuvre de Camille Pépin commandée par le festival suisse et interprétée toute la semaine par les huit jeunes pianistes invités. La veille, le brillant Sélim Mazari avait offert une lecture bien prosaïque et imprécise de la partition, contrastant avec le brio beethovenien de ses Eroica Variations et sa maîtrise de la Sonate n° 6 de Prokofiev. Cet après-midi, Pilsan s'approprie avec justesse la poésie reicho-debussyste de Pépin qui a poussé plus loin son exploration du clavier dans cette pièce : au cœur de la partition, l'utilisation de l'archet électronique provoque un jeu de résonances subtiles et fascinantes. Pilsan ménage parfaitement la transition pour y parvenir, accorde une attention particulière aux moindres nuances, donne aux effets de timbres toutes leurs couleurs et leurs textures. Loin du stéréotype (trop souvent rencontré) de la pièce contemporaine imposée que les pianistes ne savent pas où mettre dans leur programme, Number 1 semble ainsi se glisser naturellement entre l'orchestre encore discret de Brahms et les danses folles de Liszt et Strauss.

Le jury ne s'y trompera pas, accordant à l'issue du festival le prix André Hoffmann de la meilleure interprétation de l'œuvre de Pépin à l'interprète du jour. Programmé quelques jours plus tôt (l'auteur de ces lignes n'était alors pas encore à Gstaad), Jean-Paul Gasparian héritera du prix Thierry Scherz récompensant le meilleur récital.


Le voyage de Tristan a été pris en charge par les Sommets musicaux.

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