Voir Antoine Lederlin s’avancer sur la scène de l’Auditorium de Lyon seul, micro en main, réveille de drôles de souvenirs : il y a quatre ans, c’est lui qui avait annoncé la défection de deux de ses sept collègues en clôture de la Biennale de quatuors à cordes de la Philharmonie de Paris. Ce soir, heureusement, les quatre membres du Quatuor Belcea sont en pleine forme et leur violoncelliste ne fait que signaler un changement de programme : les Cinq Mouvements op. 5 d’Anton Webern initialement prévus céderont la place au Quatuor n° 2 de Benjamin Britten. Si l’on aurait aimé entendre les interprètes enchaîner les miniatures de Webern au Quatuor « Dissonances » de Mozart comme ils en ont l’habitude, la soirée laissera toutefois bien peu de raisons d’être mécontent…

Les « Dissonances » s’ouvrent donc sans préambule et on se prend la modernité de Mozart en pleine figure. Ce Quatuor K465 est le dernier d’un cycle dédié à Haydn, dans lequel le jeune maître de Salzbourg déploie toute son inventivité pour rivaliser avec le père fondateur du genre. Dès les premières mesures, Mozart fait fort, tissant un parcours harmonique d’une audace folle – c’est ce qui vaudra son surnom à l’ouvrage. Les Belcea ne se contentent pas de jouer le texte : ils accordent une liberté rythmique à l’ostinato du violoncelle et abaissent le piano initial à un seuil peu audible, ce qui renforce l’effet théâtral des crescendos. C’est certes habile pour souligner l’originalité de ce début, mais est-ce nécessaire à ce point-là ?
On ne se posera pas la question longtemps : une fois arrivés à l’« Allegro », les quatre musiciens s’accordent sur une lecture élégante, claire, fluide, qui donne l’impression d’entendre une partition et son analyse en même temps ! Car on peut saisir à la fois les subtilités du discours de Mozart (qui commence souvent une phrase là où une autre se termine) et sa maîtrise de l’architecture globale. Les mouvements suivants sont du même acabit, et si les Belcea surjouent parfois le texte mozartien, c’est toujours à bon escient : l’espièglerie imprévisible des deux derniers mouvements sera tout à fait bienvenue pour rapprocher la partition du style haydnien auquel elle se mesurait.
De manière générale, ce concert sera une vraie master class de quatuor. Parfaitement unanimes dans leurs intentions (justesse, articulation de l’archet, forme des notes…), les Belcea sont des quadruplés musicaux qui ne renient pas pour autant leurs personnalités individuelles. Les deux autres œuvres au programme en apportent la démonstration. Dans le Quatuor n° 4 de Brett Dean, les musiciens gèrent leurs nombreux glissandos au millimètre, comme un ballet parfaitement synchronisé duquel s’extrait parfois un membre du groupe ; Suyeon Kang au second violon notamment sait se mettre en avant quand la partition la met à l’épreuve.
Quant au Quatuor n° 2 de Britten dans lequel les Belcea avaient marqué les esprits des auditeurs de la Biennale en janvier dernier, il est à nouveau joué avec une impressionnante force tranquille. Ce sont ici surtout les cordes graves qui se mettent en évidence, Krzysztof Chorzelski se montrant un vrai Peter Pears de l’alto, tandis qu’Antoine Lederlin fait briller le violoncelle qu’il joue pour la première fois en concert ce soir – au passage, chapeau au luthier lyonnais David Léonard Wiedmer qui a conçu cet instrument aussi éloquent dans le suraigu que solide dans le grave !
Retour d’Antoine Lederlin au micro après les saluts : en hommage au regretté Günter Pichler, ancien premier violon du Quatuor Alban Berg qui fut une boussole pour des générations de quartettistes, ils vont jouer le mouvement lent du dernier des quatuors de Beethoven. Les minutes qui suivront sont difficiles à décrire. Ce mouvement est un chant qui semble jaillir des profondeurs de la terre, et que Beethoven harmonise et varie avec un mélange de grande sensibilité et de sobriété pudique. Les Belcea vont se placer au même niveau. Réunis en un demi-cercle qui semble clos par cette figure invisible qu’ils saluent, ils jouent pour eux-mêmes, murmurent ce mouvement comme une prière.
Il faudrait presque ne pas applaudir, sortir en silence. Précisons tout de même que les Belcea reviendront à Lyon en juin 2027 pour y donner l’intégrale des quatuors de Beethoven en quatre jours et six concerts ; à n’en pas douter, ce sera là encore un magnifique hommage à Pichler et à son héritage.
Le déplacement de Tristan a été pris en charge par l'Auditorium-Orchestre national de Lyon.


















