Quelques têtes blondes pointent le bout de leur nez, les applaudissements commencent à pleuvoir avant même que les musiciens n’entrent en scène… En ce mercredi soir, un inhabituel vent de fraîcheur souffle dans la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris. C’est l’effet Pierre et le Loup ! L’Orchestre de Paris a décidé de programmer le conte pour enfants de Prokofiev en première partie d’un de ses habituels concerts de saison, et sur le papier c’est une riche idée : non seulement cela contribue à attirer de nouveaux publics et à baisser la moyenne d’âge de l’audience, mais en plus cela invite les spectateurs avertis à écouter « sérieusement » une partition dont on pourrait oublier les subtilités. Dans le rôle de la récitante, Amira Casar entre d’ailleurs directement dans le vif de l’histoire, sans passer par l'introduction présentant les instruments.

Daniel Harding à la tête de l'Orchestre de Paris © Denis Allard
Daniel Harding à la tête de l'Orchestre de Paris
© Denis Allard
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Sous la baguette précise de Daniel Harding, l’Orchestre de Paris propose une lecture appliquée, sans caricature ni cabotinage excessif. Tous les personnages sont parfaitement incarnés, de l'énergie juvénile des cordes qui accompagnent Pierre aux cors sombres qui jouent magnifiquement le rôle du loup, en passant par la flûte-oiseau virtuose de Vincent Lucas, la clarinette-chat d’un Philippe Berrod aux pattes de velours et le hautbois-canard plaintif mais toujours élégant de Sébastien Giot.

On savoure cette aventure plaisante avec une légère distance toutefois. L’acoustique généreuse de la grande salle Pierre Boulez se prête mal à la superposition d’une voix amplifiée avec l’orchestre… Amira Casar prend garde à ne pas parler trop vite, reste toujours parfaitement audible et se démultiplie habilement entre les différents personnages, mais la lenteur uniforme du débit donne une espèce de solennité un peu étrange à l’expérience. Tout cela n’est-il pas finalement un peu trop sérieux ?

Cela aura au moins le mérite d’atténuer le choc avec la Symphonie fantastique après l’entracte. Pourquoi diable avoir associé le conte de Prokofiev et cette fresque romantique sombre de Berlioz ? Certes, les deux œuvres comportent une trame narrative… Mais s’adressent-elles vraiment au même public ? Faut-il rappeler que la Fantastique conte l’histoire d’un artiste obsessionnel qui se shoote à l’opium et enchaîne les hallucinations jusqu’à imaginer commettre un féminicide qui l’entraînera sur l’échafaud ? Bonne nuit les petits !

Admettons que l’œuvre peut aussi être appréciée par des oreilles innocentes pour la sonorité pure de l’orchestre et la beauté de ses timbres en mouvement. Sur ce seul critère, c’est une réussite : à part quelques micro couacs vite oubliés, l’Orchestre de Paris est somptueux, avec une petite harmonie à se damner, des cordes d’une justesse impressionnante, un duo de harpes irréprochable, des timbales impeccables… On se régale d’autant plus que Daniel Harding connaît cet orchestre dont il fut le directeur musical, connaît l’acoustique de la grande salle, sait qu’il peut pousser ses violons dans des pianissimos sur un crin sans mettre à mal le discours musical… Les plages rêveuses du premier et du troisième mouvements seront les plus beaux moments de la soirée.

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Pour des auditeurs un peu plus attachés au drame berliozien et à son histoire, il aura pu en revanche manquer un certain nombre de détails, à commencer par le goût du compositeur pour les plans sonores. Ce soir, les harpes restent en retrait pendant « Un bal », idem du solo de cornet, le hautbois censément lointain de la « Scène aux champs » paraît s’exprimer depuis la pièce voisine… Pour la mise en scène, on repassera.

À plus petite échelle, le discours manque également de relief : Berlioz indique pourtant des articulations, des appuis, des effets dynamiques très précis. Mais ce soir, les premiers violons en particulier semblent y accorder une importance relative, ce qui rend notamment la valse du bal peu dansante ; et la « Marche au supplice » sonne plus lourde et pâteuse qu’effrayante. Fort heureusement, tout s’anime dans un « Songe d’une nuit de sabbat » enfin délirant. Harding lâche les chevaux, l’orchestre balance les décibels, soigne les effets de timbres cauchemardesques (le jeu grinçant sur le chevalet des altos et des violoncelles), les sonneries de cloches semblent descendre du ciel, emplissant tout le volume de la Philharmonie… La chair de poule est au rendez-vous, et tant pis pour les têtes blondes !

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