La pertinence des spectacles du collectif (La) Horde, à la tête du Ballet national de Marseille depuis 2019, ne cesse de se confirmer. Pour son retour ultra attendu à Paris dans le cadre du festival Séquence Danse au Centquatre, la compagnie phocéenne déploie une soirée en six parties (rien que cela !), un format qui permet d'apprécier le talent de la compagnie selon des prismes esthétiques différenciés. La proposition est ambitieuse, mais remarquablement intelligente : résultat, alors qu'il aurait pu paraître morcelé ou exigeant, le spectacle qui semble passer en un éclair remporte un vibrant triomphe – à l'image de la fulgurance teintée d'insolence qui rend cette jeune troupe si irrésistible, et incontournable.

Apparaissent d'abord quatre hommes sur pointes, dans le silence. Pleins de confiance, resplendissants, costumés avec style chacun à leur manière, ils s'emparent de l'espace, se croisent et tourbillonnent, séduisent le public et s'amusent. Malgré leur aisance, la puissance de leur aura ne s'exprime vraiment que lorsque retentit soudain une musique techno endiablée, qui les entraîne plus loin dans l'expressivité et l'ampleur des mouvements.
Cette ouverture racée, fantaisiste et badine signée François Chaignaud et Cecilia Bengolea – qui d'autre pour exceller dans cette veine si spécifique ?! – prépare comme il le faut les spectateurs au prochain extrait : la scène la plus sensuelle de la dernière création de (La) Horde, Age of Content, intitulée en tant que tableau indépendant « Weather is Sweet ». Ce titre fait écho aux paroles répétées plusieurs fois au cœur de la nappe sonore électro mi planante, mi entraînante qui installe un environnement cotonneux, une torpeur moite évoquant une soirée caniculaire de juillet. Un duo se forme, puis deux, puis ils deviennent un groupe de six ; six personnes avides de rapports physiques intimes et intenses, sans distinction de genre ni différenciation de personnalité. Les mouvements de bassin et les ondulations des corps sculptent de manière hyper esthétisée une séquence aux vibrations explicitement sexuelles – c'est enivrant, enveloppant, captivant.
Alors qu'on se demande comment il est possible d'enchaîner après cela, on se trouve plongés dans un univers encore plus troublant, celui de Peeping Tom (aka Franck Chartier). Oiwa met en scène deux corps qu'on croit nus (juste vêtus de culottes beiges) tourbillonnant au sein d'une mer de nuages. Est-ce le paradis, les limbes, un espace imaginaire autre ? En tout cas le nom de la pièce se réfère au fantôme d'une femme trahie et vengeresse, dans la culture japonaise.

Bien que la danseuse et le danseur soient peu visibles au milieu des gerbes de fumée blanche, le climat semble d'abord évoquer tendresse et fusion, la danseuse ne quittant pas les bras du danseur tout en restant très mobile. Mais subtilement, la musique nous alerte sur le danger : de vaguement inquiétante, elle devient langoureuse, et on entend alors s'élever fort à propos un air fameux de La sonnambula de Bellini – le cadre parfait pour que la femme tue l'homme, brutalement. Elle le fera à plusieurs reprises, le duo se prolongeant dans cette ambiance équivoque, à la fois hautement sensorielle et angoissante.
Un court entracte permet un changement de plateau, et le sol noir devient blanc. Le Concerto de Lucinda Childs sur une œuvre de Górecki contraste complètement avec ce qui a précédé et constitue la partie la plus minutieusement réglée de la soirée. L'interprétation n'est pas reine ici, mais bien l'exactitude et la précision ; c'est une danse virtuose et géométrique, requérant une mise en place au cordeau, qui est incarnée par un groupe de sept interprètes en noir. Si tout n'est pas parfait (on observe quelques petits décalages), l'énergie implacable dont on perçoit la profondeur et la constance irrigue cette chorégraphie presque austère d'une beauté toute particulière, un peu fougueuse.
Après un duo de Claude Brumachon très joliment investi (par deux femmes mais peu importe, là encore) cependant un chouilla cliché, ou daté peut-être – c'est en tout cas la section la moins mémorable de toutes –, on a l'immense joie de (re)vivre un passage du chef-d’œuvre qu'est Room with a View. Difficile de transcrire en mots ce moment si vivant, ultra coordonné et tellement authentique, véritable manifeste pour la jeunesse dans ce qu'elle a de plus incandescent, telle que l'incarne à merveille (La) Horde. Pas de doute, les treize danseuses et danseurs dont le nombre même représente leur identité (Marseille, dans le département 13) révolutionnent la danse contemporaine d’aujourd’hui.


















