C'est un programme qui su trouver ses représentants : le concert proposé par l'Orchestre de Paris fut axé exclusivement sur des compositeurs polonais, tchèque et russe. Qui de mieux pour défendre ce programme que Krzysztof Urbański, jeune chef d'orchestre polonais, star montante à la renommée internationale ? Il était prévu que Lisa Batiashvili se joigne à lui pour ce concert, mais étant malheureusement souffrante, elle fut remplacée par Josef Špaček, violoniste tchèque également au début d'une carrière brillante : Urbański comme Špaček gravitent dans la trentaine et promettent une bouffée de fraîcheur.

Krzysztof Urbański © Marco Borggreve
Krzysztof Urbański
© Marco Borggreve

Le concert commence avec Thrène à la mémoire des victimes d'Hiroshima de Krzysztof Penderecki, composé en 1960. L’œuvre ne rassemble que cinquante-deux musiciens, tous du quatuor à cordes, et semble suivre la grande tradition du scandale musical à la Stravinsky : pendant huit minutes, les cordes ne jouent que des notes cassantes, souvent suraiguës, destinées à choquer l'oreille. Beaucoup de modes de jeu différents sont utilisés : harmoniques en frôlant les cordes du doigt, glissandos, clusters (accords riches et dissonants), jeu avec le bois de l'archet au lieu du crin... Autant de choses qui vont torturer l'image sonore que le public se fait de ces instruments d'habitude si plaisants. On peut sentir la gêne du public (qui se transforme en dédain chez certains) quand ils regardent la méthode de direction d'Urbański. Celui-ci ne bat pas la mesure, qui de toute façon est libre : il ne fait que donner les départs et ce quand il le souhaite, ainsi qu'indiquer des changements de nuances et de hauteurs à coups de gestes simples, grossiers, presque caricaturaux. Cette méthode ressemble au sound painting, une discipline d'improvisation collective devenue populaire aux États-Unis mais souvent regardée de travers par un public européen. Belle idée, donc, d'amener quelque chose de peu conventionnel à la Philharmonie, même si la pièce en elle-même manque de toucher l'émotion du spectateur.

Josef Špaček © Radovan Šubín
Josef Špaček
© Radovan Šubín

Le programme enchaîne de manière abrupte sur le Concerto pour violon en la mineur d'Antonín Dvořák, composé quatre-vingt ans plus tôt. Urbański s'efface derrière le soliste et, même si Špaček fait un beau travail technique, sa présence scénique et son son laissent à désirer. On regrette un peu Batiashvili dont on connaît la profondeur du jeu, slave et lyrique ; Špaček reste globalement en surface, traitant le morceau comme un autre concerto technique, alors que le caractère folklorique des chants, des danses tchèques est attendu à chaque mesure. Quelques moments se font plus passionnés, notamment dans le dernier mouvement « Allegro giocoso ma non troppo », une fois que Špaček a trouvé le temps de se poser dans l’œuvre. On ne peut pas lui reprocher de n'avoir pas su approfondir son interprétation : il a après tout remplacé sa collègue au pied levé et a su livrer au public un moment admirable.

Un entracte plus tard et en écho à la première pièce, c'est au tour du Sacre du printemps d'Igor Stravinsky. Dès ses premières notes, le pouvoir évocateur sans égal de cette pièce se déploie, étendant des paysages lointains comme des souvenirs dans l'imaginaire de l'auditeur. Il est amusant de constater que, cent cinq ans après sa création légendaire au Théâtre du Châtelet, l’œuvre a toujours la capacité à choquer et à mettre le public mal-à-l'aise – et elle réussit, contrairement à Penderecki, à véhiculer davantage d'émotion et d'angoisse dans sa violence.

Urbański, élégant et solaire, semble vouloir réinterpréter la pièce autant que faire se peut et son caractère innovant force le respect : il prend en effet des tempos peu prévisibles, donnant la sensation que la pièce s'enchaîne dans un mouvement perpétuel inarrêtable, comme une machine devenue folle. Presque comme s'il se débattait avec elle, comme s'il n'en avait pas le contrôle lui-même. Et pourtant tout a été méticuleusement travaillé. Les musiciens font encore une fois preuve de leurs talents individuels incroyables – le basson solo, Marc Trénel, ouvre l’œuvre avec un son magnifique, tout comme le reste des pupitres des vents. On appréciera ou non ce Sacre d'Urbański mais on lui reconnaîtra sa singularité. À la fin de cette soirée, on a mieux cerné ce personnage : derrière son élégance et son apparence douce, ce chef jeune et brillant a l'ambition de déranger, d'aller dans l'imprévu, de prendre les œuvres à revers. On a hâte d'en voir davantage.

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