Quand un chef et un orchestre tels que Gustavo Dudamel et le Los Angeles Philharmonic Orchestra viennent à Paris, c’est pour donner lieu à un spectacle sans égal. Ils amènent avec eux leur public dévoué, leur modernité, et cette approche de la musique qui est si surprenante et rafraîchissante pour nous autres Français. Une manière de jouer et de se comporter très brillante, bien loin de la retenue chaste qu’on nous connaît, mais qui ne s’excuse pas et se renouvelle sans cesse. Ce contraste entre l'Amérique et l'Europe est caractérisé par différentes façons d’appréhender l’Histoire : l’Europe avec un grand respect et attachement à ses racines, qui devient parfois morbide et redondant, et les Etats-Unis avec cette envie de nous voler dans les plumes et de mélanger, de tester, au risque de mettre au monde des interprétations malavisées.

Gustavo Dudamel © Mathew Imaging
Gustavo Dudamel
© Mathew Imaging

C’est pour un week-end Leonard Bernstein que le concert, sans Bernstein au programme malheureusement, a été mis en place. Dans la première pièce, c’est un style contemporain tonal et très imagé que l’on retrouve. La création Française de Pollux d’Esa-Peka Salonen révèle des connexions à Bernstein, à une écriture à la fois classique et filmique. L’imaginaire est différent : Salonen s’inspire de quelque chose de très aérien et scintillant – d’où le choix du célesta –, et de poétique avec dans le programme une référence aux « Sonnets à Orphée » de Rilke. Mais l’œuvre est narrative, on ressent le développement d’une histoire avec un début très doux et sombre, avant d’évoluer en nuance jusqu’à finir sur un solo de cor anglais bouleversant joué par Carolyn Hove. Dès les première notes, la profonde qualité d’un des meilleurs orchestres au monde se fait ressentir, et dans des instants comme celui-ci, l’extraordinaire talent de chaque musicien également.

Jouer ce genre de création devant cette assemblée se révèle un pari réussi : le public, venu pour suivre Dudamel, n’est pas nécessairement habitué à cette musique – malgré le fait que le LA Philharmonic mette la musique contemporaine en avant depuis les années où Salonen en était le directeur artistique. Qui plus est, une musique contemporaine qui « sonne » tonale, presque néoromantique, peut ne pas forcément ravir les oreilles des puristes Français. Et pourtant, les applaudissements sont soutenus et passionnés.

Le programme continue avec Amériques de Varèse, une jolie façon d’installer la connexion entre le pays des musiciens et celui de la salle. La pièce est d’une écriture riche et forte, à l’image du Sacre du Printemps dont Varèse s'est profondément inspiré. On pourrait dire qu’elle est dirigée à la manière d’une Symphonie du Nouveau Monde, d’un poème symphonique de la fin du XIXe siècle, et certains pourraient y avoir quelque chose à redire. Cependant l’émotion qui y est attachée, avec ce semblant de romantisme, donne à la pièce un point de vue hybride et très intéressant. Les sirènes jouées aux percussions sont les mêmes que dans le West Side Story de Bernstein, plus précisément dans une scène : celle où les Jets et les Sharks se retrouvent séparés dans leur danse, leur guerre de rue sanglante, par cette même sirène annonçant l’arrivée des autorités. C’est la même Amérique qui est décrite en cette instant par les deux compositeurs, en un lien pertinent et touchant.

Deuxième partie. La Symphonie n°5 de Chostakovitch, est l’occasion pour Dudamel d’exprimer encore plus de lyrisme dans sa direction. Après avoir emmené son public dans des sentiers peu battus, voilà qu’il le ramène à quelque chose de plus familier et de galvanisant. Et c’est un franc succès : en effet, on a rarement entendu l’œuvre jouée avec autant d’enthousiasme, ou aussi bien exécutée. Chaque mouvement déploie sa propre identité et intensité avec beaucoup d’intelligence, et le final, sous la baguette d’un Dudamel captivant, est un grand moment de musique. On peut regretter l’absence du second degré pourtant important dans cette pièce, vu le contexte dans laquelle elle fût écrite –Chostakovitch qui bien que contraint de plaire au régime Stalinien n’en pensait pas moins quand il composa l’œuvre. Ce manque de recul est un des points faibles de l’interprétation de l’orchestre, mais un point faible moindre. Le concert se finit, après un bis longuement demandé, sous une pluie d’applaudissements qui n’en finit pas, la salle au complet debout.

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