Au cours d'une année riche en événements, le monde de la musique classique a continué d'évoluer et de se transformer à sa manière. L'agenda de Bachtrack, qui a recensé 31455 concerts, opéras et spectacles de danse différents en 2025, constitue le plus grand échantillon disponible de ce monde du spectacle vivant. Il offre un aperçu précieux de ce que proposent les orchestres, les opéras et les compagnies de danse à travers le monde. En analysant ces données et en jetant un regard rétrospectif sur l'année passée, quelles conclusions pouvons-nous tirer ?
Notre agenda recense l'activité des principaux acteurs de la musique classique, essentiellement en Europe et en Amérique du Nord. Il donne ainsi un aperçu des tendances au sein de ces institutions qui sont au cœur du secteur. Cette année, nous essayons une nouvelle approche analytique, en nous intéressant particulièrement aux déplacements des orchestres et des artistes. En quelle mesure le monde du spectacle vivant, tel qu'il est répertorié dans notre agenda, est-il interconnecté internationalement ?
La jet set
Au cours des dernières années, nous avons souvent évoqué l'activité intense des orchestres, des chefs d'orchestre et des interprètes, en soulignant quels orchestres avaient donné le plus de concerts au cours d'une année civile. Bien des orchestres ont un nombre de dates extraordinairement élevé, en particulier ceux qui sont liés aux institutions lyriques. Et chaque soliste a sa propre préférence en matière de gestion du calendrier. Yannick Nézet-Séguin arrive quoi qu'il en soit en tête de notre liste des chefs d'orchestre les plus actifs en 2025, avec pas moins de 120 dates recensées – si l'on examine nos données de la dernière décennie, Nézet-Séguin figure régulièrement parmi les plus occupés.
*Les chefs d'orchestre les plus actifs incluent leurs engagements dans tous les genres : concert, opéra et danse. Pour les orchestres, seule la catégorie concerts est prise en compte.
D'autres noms figurant dans le classement de cette année sont également des habitués du palmarès – comme Andris Nelsons et Paavo Järvi. Ils ont été rejoints ces dernières années par des figures plus jeunes tel Klaus Mäkelä. Avec 83 dates à son actif, Simone Young fait une entrée remarquée dans le top 10 des chefs d'orchestre les plus actifs cette année. La pression exercée par le secteur sur les chefs d'orchestre et les solistes pour qu'ils atteignent un chiffre élevé se fait fortement sentir. Sans vouloir critiquer l'éthique de travail des artistes, il convient peut-être de préciser que la quantité n'est pas un indicateur intrinsèque de qualité.
Cette année, nous avons souhaité approfondir un autre aspect : qui a le plus voyagé pour ses engagements ? En tête de liste, sans surprise compte tenu de sa double vie de chef d'orchestre et de pilote d'avion, figure Daniel Harding, qui s'est produit dans pas moins de 16 pays au cours de l'année d'après nos données. Paavo Järvi, Iván Fischer et Myung-whun Chung ne sont pas loin derrière, avec respectivement 14 et 13 pays. Parmi les pianistes, Jan Lisiecki se situe au niveau de Harding, avec 16 pays. Sir András Schiff, qui vient de passer le cap des 72 ans, soit plus du double de l'âge de Lisiecki, le suit de près, avec 15 pays.
Les orchestres européens ont parcouru des distances similaires. Les Berliner Philharmoniker, les Wiener Philharmoniker et le Budapest Festival Orchestra ont tous visité 11 pays en 2025. Le nombre total de leurs représentations est également remarquable : respectivement 137, 132 et 100 (y compris les concerts dans leurs villes d'origine). Le Gewandhausorchester Leipzig les a cependant surpassés avec 187 représentations et 8 pays visités en dehors de l'Allemagne.
Où se rendent tous ces artistes, tous ces orchestres ? L'Allemagne, l'Autriche, l'Espagne, les Pays-Bas, la France et le Royaume-Uni constituent les six premières destinations. Cette liste est restée relativement stable entre 2016 et 2025, à une exception notable près : en 2016, le Royaume-Uni arrivait en deuxième position derrière l'Allemagne dans notre classement des pays accueillant le plus d'orchestres en tournée. En 2025, le Royaume-Uni est tombé à la sixième place du classement, le nombre d'ensembles en tournée passant de 82 à 50, désormais éclipsé par les 123 ensembles allemands enregistrés cette même année.
Cette baisse est désolante pour les mélomanes britanniques. L'Autriche, dont la population représente environ 13% de celle du Royaume-Uni, a accueilli près de deux fois plus d'ensembles étrangers en tournée, soit 94 au total. Si l'on considère le nombre par habitant, l'Autriche a accueilli plus de dix fois plus d'ensembles étrangers de musique classique en déplacement !
Les statistiques de Bachtrack concernent principalement les institutions musicales européennes. Mais ce n'est pas seulement le Brexit qui a réduit le nombre de musiciens se rendant en Grande-Bretagne : ceux qui viennent de pays hors d'Europe sont souvent confrontés à des obstacles encore plus importants pour obtenir un visa. Cela prive le public britannique d'un lien avec le reste du monde, et c'est une situation que le gouvernement devrait s'efforcer de corriger de toute urgence.
Une question plus large se pose : un tel internationalisme est-il viable à l'avenir ? Alors que les institutions du monde des arts s'efforcent de réduire de plus en plus leur empreinte carbone, est-il raisonnable de parcourir le monde en avion pour se rendre dans une douzaine de pays ou plus en un an ? Certains orchestres européens organisent des tournées neutres en carbone, les distances parcourues étant alors naturellement plus limitées. L'internationalisme visible actuellement va-t-il décliner au cours des années 2020 ?
Compositeurs sur la pente ascendante
Au cours de la dernière décennie, nous avons constaté l'ascension constante de Maurice Ravel dans nos classements. Comme l'année 2025 marquait le 150e anniversaire du compositeur, il n'est pas surprenant de voir ses œuvres figurer parmi les plus jouées en concert, La Valse et le Concerto en sol (pour piano) se classant toutes deux dans le top 5. Cette année, Les Quatre Saisons de Vivaldi ont été l'œuvre la plus jouée en concert selon nos données, ce qui s'explique peut-être par le grand nombre de représentations proposées par les orchestres de chambre que nous répertorions.
Cette année, Arvo Pärt a été le compositeur vivant le plus joué d'après nos données, les orchestres et ensembles célébrant son 90e anniversaire. Au cours de la dernière décennie, il a constamment figuré parmi les compositeurs vivants les plus joués. « Au cours de la 90e année de mon père, ce qui nous a le plus marqué, ce n'est pas seulement le nombre de fois que ses œuvres sont jouées à travers le monde, commente Michael Pärt, le fils du compositeur, mais aussi l'attention avec laquelle le public accueille la musique. Sa présence constante témoigne d'un désir croissant pour une musique dotée d'une profondeur intérieure, spirituelle, une musique capable de transcender les cultures et d'agir comme une force unificatrice dans un monde de plus en plus divisé. » Nous notons également la place prépondérante de György Kurtág parmi les compositeurs vivants les plus joués. Celui qui célébrera son 100e anniversaire en 2026 est une autre figure constamment présente au cours de la décennie passée.
Les compositrices ont opéré une avancée significative au cours de la dernière décennie. En 2016, on ne comptait que 7 femmes parmi les 250 compositeurs les plus joués (vivants ou décédés). En 2025, ce chiffre est passé à 30 parmi ce top 250, dont 8 parmi le top 100.
Les compositrices vivantes ont également gagné en audience au cours de cette période, Caroline Shaw et Anna Clyne figurant toutes deux parmi les dix compositeurs vivants les plus joués. En 2025, nous constatons également que les compositeurs racisés sont mieux considérés, les concerts comprenant des œuvres de Gabriela Ortiz ayant par exemple presque doublé depuis 2024. Parmi les autres compositeurs qui ont gagné en importance dans les années 2020, citons les compositeurs américains Jessie Montgomery et Carlos Simon, tandis que le compositeur et violoncelliste sud-africain Abel Selaocoe s'est propulsé sur le devant de la scène ces dernières années, le nombre de concerts programmant ses œuvres ayant presque triplé entre 2024 et 2025.
Entre 2016 et 2025, on constate une multiplication presque par deux des concerts consacrés à la musique de compositeurs vivants, qui passent d'environ 7% à près de 14%. En comparaison, les autres périodes musicales sont restées globalement stables, avec même une légère baisse du pourcentage de concerts consacrés à la musique de l'époque classique (1750 à 1810 environ). Cette augmentation de la musique contemporaine est particulièrement visible aux États-Unis et au Royaume-Uni, les pays européens affichant également une hausse, mais dans des proportions moindres. Malgré les récents changements politiques aux États-Unis, nous n'avons pas encore constaté de changement dans les habitudes de programmation des institutions artistiques américaines.
Cette année, nous étions également curieux de connaître les compositeurs qui échappent d'ordinaire à notre attention. Le monde de la musique classique en Chine est immense mais, en dehors de Hong Kong, il est rarement représenté dans nos classements. Avec 50 dates cette année, le compositeur chinois Ye Xiaogang se classerait pourtant parmi les 20 compositeurs vivants les plus joués, avec des concerts donnés par 26 ensembles différents dans 8 pays différents (d'après une analyse réalisée indépendamment de nos données, en collaboration avec Rudolph Tang, journaliste spécialisé dans la musique classique basé à Shanghai). Peut-être mieux connu pour son œuvre Starry Sky, présentée lors de la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de Pékin en 2008, Ye Xiaogang est probablement le compositeur de musique classique vivant le plus joué en Chine. Il existe sans doute de nombreux autres compositeurs fréquemment joués dans le monde entier dont les concerts ne sont pas pris en compte dans nos données, qui sont biaisées en faveur de l'Europe et de l'Amérique du Nord.
Danse
Les balletomanes ne seront pas surpris d'apprendre que Casse-Noisette reste le ballet le plus joué au monde, avec pas moins de 693 représentations répertoriées dans notre agenda 2025. À ses côtés, Le Lac des cygnes, Roméo et Juliette et La Belle au bois dormant sont comme souvent dans le top 4.
Cette année, on continue à observer un vrai goût pour les créations de Matthew Bourne, avec The Midnight Bell à la 7e place et The Red Shoes en 16e position des chorégraphies les plus données.
D'autres spectacles marquants de l'année figurent dans le top 20, notamment Peaky Blinders : The Redemption of Thomas Shelby du Ballet Rambert, Quadrophenia du regretté chorégraphe Paul Roberts, Ebony Scrooge de ZooNation et Black Sabbath : The Ballet du Birmingham Royal Ballet, qui ont tous fait salle comble au Royaume-Uni et dans le monde entier.
Le Bal de Paris crée la surprise : imaginée par Blanca Li pour sa compagnie en 2018, l'œuvre connaît un grand succès depuis. Née en Espagne et désormais installée en France, Blanca Li est danseuse, chorégraphe et réalisatrice. Son Bal de Paris est un projet multisensoriel imprégné de réalité virtuelle qui a contribué à la propulser à la 6e place des chorégraphes les plus programmés, derrière Petipa, Ivanov, Balanchine, Bourne et Forsythe.
Blanca Li s'est également hissée à la première place des femmes chorégraphes les plus programmées, devant Crystal Pite et Sharon Eyal, qui figurent dans le top 20. Dans le top 50 des chorégraphes les plus programmés, seules 8 sont des femmes.
Conclusions
Consulter nos rapports statistiques annuels des dix dernières années nous amène à réfléchir à ce qui nous importe le plus, à nous et au monde de la musique classique en général. La présence croissante de compositrices, de cheffes d'orchestre et de femmes chorégraphes, ainsi que d'artistes et de compositeurs racisés, est une évolution positive qu'il convient d'encourager. Mais si la notoriété et l'activité sont d'utiles indicateurs de tendance, le fait que les artistes soient très sollicités n'est pas une valeur en soi. Comme nous l'avons mentionné plus haut, le secteur exerce une forte pression sur les artistes pour qu'ils acceptent de nombreux engagements. Mais à partir de combien est-ce trop ?
Alors que le monde s'éloigne progressivement des énergies fossiles, assisterons-nous également à des changements dans l'ampleur et la fréquence des tournées internationales ? Nous avons été surpris par le nombre impressionnant de lieux visités par certains artistes au cours d'une année civile – les voyages en avion de Daniel Harding étant parmi les plus remarquables. Mais nous pouvons également nous demander si l'ère actuelle de l'internationalisme pourrait toucher prochainement à sa fin.

