Premier prix du Conservatoire de Paris il y a cinquante ans, première femme à diriger l’Orchestre de la Scala et les musiciens de la Philharmonie de Berlin, Claire Gibault fait partie des cheffes d’orchestre pionnières. Directrice fondatrice du Paris Mozart Orchestra en 2011, elle ne s’est pas arrêtée en si bon chemin ; en collaboration avec la Philharmonie de Paris, elle lance « La Maestra », un Concours International de Cheffes d’Orchestre dont la première édition se tiendra en mars 2020 et dont la seconde est déjà annoncée, pour mars 2022. Rencontre avec une artiste engagée qui nous parle posément, toujours avec une extrême délicatesse, d’un projet qui pourrait changer la face du monde de la musique classique…

Claire Gibault © Masha Mosconi
Claire Gibault
© Masha Mosconi

TL : À quel moment est née l’idée de La Maestra ?

CG : Il y a eu un élément déclencheur, en septembre dernier, lors d’un concours international de direction d’orchestre. J’étais alors la seule femme membre du jury et un de mes confrères a été extrêmement désobligeant, à mon égard mais aussi à l’égard des candidates qui se présentaient : il dormait quand c’étaient des femmes, il ne les regardait pas. Cela a été un moment difficile pour moi. Il m’a dit des choses incroyables : son médecin, un grand scientifique, lui avait dit que les femmes ne pouvaient pas être chefs d’orchestre à cause d’une prédisposition biologique des bras. Nos bras étaient faits pour tenir les bébés et non pas pour diriger un orchestre. Je suis rentrée à Paris scandalisée.

J’avais alors rendez-vous avec une des mécènes du Paris Mozart Orchestra. Je lui ai raconté cette histoire. J’avais en tête l’idée de réparer des injustices, d’encourager des jeunes femmes, de reconnaître leurs talents… de créer un concours. Elle m’a regardé et m’a dit : « Si vous voulez, je vous le finance tout de suite ! » Toutes les mécènes que j’ai rencontrées ensuite m’ont réservé un même accueil positif. Ce sont des femmes avec de très grandes responsabilités, qui ont subi les mêmes discriminations que j’ai pu rencontrer dans ma vie, cette condescendance, cette agressivité parfois, cette injustice, ce sabotage. Elles ont vécu cela dans des conseils d’administration, des comités exécutifs.

Bien sûr, il y a eu des critiques. Et je me suis posé plein de questions : est-ce qu’on ne va pas se faire attaquer pour discrimination ? Mais la discrimination à l’égard des femmes est tellement importante… Quand on voit que seulement 4% des chefs d’orchestre programmés dans les institutions musicales en France sont des femmes, 10% en Europe… Il y a un grand combat à mener, je trouve qu’il est juste ! Heureusement, je ne suis pas seule, je suis bien entourée…

Comment s’est établi le partenariat avec la Philharmonie de Paris, où se déroulera le concours ?

J’ai une grande admiration pour Laurent Bayle et Emmanuel Hondré, qui ont tout de suite été extrêmement convaincus. Il leur a simplement fallu un peu de temps. Emmanuel Hondré pensait faire un nouveau tremplin, après un premier événement consacré aux jeunes cheffes d'orchestre en novembre dernier. Ils ont fait une autocritique de ce tremplin, ils n’en étaient pas entièrement satisfaits, ils voulaient aller plus loin… Donc tout ce que j’ai pu apporter a rencontré un écho positif et joyeux ! Cela a été un bonheur de construire ce concours international avec cette équipe, une belle convergence des luttes. Je me suis sentie extrêmement respectée, il y a eu un vrai dialogue. J’ai construit le programme mais ils l’ont examiné, on l’a commenté ensemble…

Le Paris Mozart Orchestra © Gilles Mermet
Le Paris Mozart Orchestra
© Gilles Mermet

Le concours se tiendra du 16 au 19 mars, avec des éliminatoires, des demi-finales, une finale… Comment se passera l’étape des sélections en amont ?

Les candidates doivent envoyer en ligne, sur notre site, un dossier de candidature, avec des vidéos où on les voit diriger (de face), des lettres de recommandation, un curriculum vitæ, une lettre de motivation, etc. Une sélection sur dossier est indispensable car on ne peut pas auditionner 300 personnes avec orchestre ! On ne veut montrer que des candidates de très haut niveau ; notre but est de toutes les mettre en valeur, de faire quelque chose pour la carrière de toutes celles qui se présenteront, bien avant la finale. Douze seront retenues par le comité de sélection, dans lequel on trouve François-Xavier Roth, Laurent Bayle, Graciane Finzi et moi.

Le jury aura ensuite une présidence féminine – ce qui n’arrive jamais dans les concours de direction d’orchestre ! – avec Deborah Borda, la directrice du New York Philharmonic, qui s’est montrée extrêmement enthousiaste. On a cherché à composer un beau jury, international : on est très heureux de pouvoir compter sur Pablo Heras-Casado, une des gloires montantes de la direction d’orchestre, Sian Edwards, Yutaka Sado, Valentina Peleggi qui dirige le São Paulo Orchestra, Atso Almila qui enseigne à la Sibelius Academy – c’est un homme formidable, qui a formé Susanna Mälkki !

Le comité de sélection et le jury sont paritaires. Notre but n’est pas de rester un concours exclusivement composé de cheffes. Notre ambition est d’augmenter le nombre de femmes programmées en France et en Europe ; dès qu’on aura atteint un niveau convenable, cela pourra devenir un concours paritaire ! Ce n’est pas du tout une lutte contre les hommes. Mais je pense qu’il faut marquer les esprits, quitte à bousculer certains dans leurs convictions, leurs certitudes, leur égoïsme. On se rend compte que quand une femme est à la tête d’une classe de direction d’orchestre ou directrice de conservatoire, davantage de candidates osent se présenter…

Il y a également une parité pour les deux commandes qui sont passées à l’occasion du concours, pour la demi-finale et la finale…

Claire Gibault © Masha Mosconi
Claire Gibault
© Masha Mosconi

Il fallait solliciter une compositrice ! Il y aura deux créations dont humus, une œuvre d’Alexandra Grimal qui est une sacrée artiste. Elle est très intéressée par l’écologie… Cela me plaît beaucoup que ce thème apparaisse dans ce concours. Et moi qui suis justement contre toutes les formes de discriminations, j’ai demandé à Fabio Vacchi, pour l’autre commande, de s’inspirer de la nouvelle de Nadine Gordimer, Beethoven avait un seizième de sang noir.

Quelles récompenses attendent les candidates, outre les trois prix remis aux finalistes ?

Nous souhaitons être très attentifs aux douze candidates sélectionnées, auxquelles nous proposerons un accompagnement pendant deux ans, des assistanats… Cela reste à préciser mais plusieurs festivals se sont déjà montrés intéressés pour inviter le Paris Mozart Orchestra sous la direction d’une des candidates. Et Emmanuel Hondré a aussi promis des engagements, des master-classes, des rencontres avec des agents… Beaucoup de choses seront possibles.

Quelles qualités attendez-vous, espérez-vous des candidates ?

Ce qu’on a envie d’entendre, ce sont des personnalités musicales formidables qui font qu’on ne s’ennuie pas une minute. Après cela, il faut qu’elles aient les moyens de transmettre, le charisme, ce goût de l’échange et de la transmission… Et une bonne technique. Mais je m’aperçois que c’est assez facile d’être clair et précis. Ce qui est beaucoup plus difficile, c’est que le geste incarne la pensée musicale et que la pensée musicale soit forte, qu’elle soit visible même avec un tout petit geste. Ce qui nous intéresse, c’est ce qu’il y a à l’intérieur… mais il faut que ce qu’il y a à l’intérieur se voie.

C’est un métier qui est très physique, très charnel. En regardant des vidéos hier pour une autre compétition, j’ai remarqué des défauts que j’avais quand j’étais jeune, c’est-à-dire diriger « en haut », avec la respiration bloquée, en niant le bas du corps. On n’en est plus là, mais il y avait une tradition de discrétion quand il s’agissait d’une femme sur un podium. Et je vois chez des jeunes femmes extrêmement musiciennes, en lesquelles je crois, combien il est encore extrêmement difficile de faire sauter cette pudeur…


Cet article a été sponsorisé par le Paris Mozart Orchestra.