La soprano française Annick Massis est déjà entrée dans la légende grâce a un répertoire d'une richesse et d'une variété sans équivalent. Alors qu'elle s'apprête à inscrire Maria Stuarda à son actif, nous avons retrouvé la chanteuse pour évoquer sa vision du rôle, sa préparation et sa « vie de chanteuse ». 

© Gianni Ugolini
© Gianni Ugolini

Vingt-huit ans de carrière, près de 90 rôles à votre répertoire et dans tous les styles, mais voici qu’aujourd’hui vous relevez un nouveau défi : Maria Stuarda de Donizetti. Pourquoi ce nouveau rôle arrive-t-il à ce moment de votre carrière ? 

En fait il y a deux défis. J’ai commencé par aborder le défi de Straniera et maintenant effectivement Stuarda. Je suis persuadée que Stuarda est un rôle que l’on doit faire en maturité. Maturité d’abord vocale et puis ensuite psychologique et de vie. Il faut attendre d’avoir une sorte de recul que l’on n’a pas encore quand on débute d’autant qu’il faut ajouter, même dans une version de concert, une certaine qualité d’acteur. Surtout, vocalement, je pense que je ne pouvais pas servir le rôle avant. 

Comment un chanteur aborde-t-il un nouveau rôle ? Quelle préparation vous êtes vous imposée ? Quelle discipline de travail ? 

Je fais beaucoup de lectures globales de l’œuvre pour commencer. Cela pour comprendre les enchaînements avec les personnages et l’évolution dramatique. Comme je m’enregistre toujours quand je travaille, j’écoute ce que je fais et je commence un travail beaucoup plus précis. Je m’attarde sur les détails musicaux, les cadences, les vocalises. Puis je repasse de nouveau à une globalité. Une grande partie de la partition est vraiment travaillée, notamment les respirations. On ne peut pas toujours se permettre de faire confiance, lors d’un concert, à l’inspiration bien évidemment présente. Des choses sortent naturellement mais à beaucoup d'instants, les respirations doivent être précises notamment pour la cohésion des duos. J’effectue souvent le travail concernant l’interprétation seule. Puis je vois avec mon pianiste toutes les questions purement musicales concernant les nuances par exemple. 

A quel moment vous dites-vous je suis prête pour le rôle ? Est-ce que cela arrive ? 

C'est plutôt : « j’aime, j’ai vraiment envie de chanter cela, je peux servir la musique ». Selon moi, dire je suis prête est un peu prétentieux. Un chanteur est un être humain. Il y a des jours où l’on n’a pas la forme que l’on veut et l’on ne peut pas faire ce que l’on souhaite. Donc cela ne sert à rien de se mettre dans des situations de pression car c’est encore pire. Le chant doit rester un art, quelque chose d’humain. L’essentiel est dans le cœur, dans l’amour, dans l’émotion que l’on donne et dans le partage avec le public. L’opéra est quelque chose de très éphémère qui est à vivre dans le moment. 

D’où est venue la proposition de Stuarda ? 

M. Xiberras, directeur de l'Opéra de Marseille, et moi avons évoqué des projets ensemble. Le choix est tombé sur Stuarda. C’est d’autant plus important que l’on est ici dans un cycle. On est presque dans le Donizetti Opéra Festival. M. Xiberras est quelqu’un qui aime toute la musique y compris le Bel Canto et en France c’est assez rare ou alors, l’engouement pour le Bel Canto serait vraiment récent. Pour en avoir beaucoup chanté, j’ai été contactée par des sur toutes les scènes étrangères, y compris au MET, et italiennes. C’est vraiment remarquable de sa part. 

Parlons plus en détail du rôle : Comment voyez-vous le rôle de Stuarda dans sa psychologie, dans son caractère, sa personnalité ? Quel visage souhaitez vous lui donner ? 

Je pense que c’est une femme qui a été souvent amoureuse et qui a cru en l’amour. Je pense également qu’elle avait un grand tempérament. Je ne la vois pas comme une victime pleurant sur elle-même. C’est quand même une reine. Elle est très digne. Elle peut avoir peur et avoir une certaine fragilité. Mais la dignité demeure. Elle a eu une vie très aventureuse et a surtout une grande clairvoyance de sa situation. Elle a compris très tôt quel rôle on pouvait réserver à une femme qui avait les responsabilités d’une reine. Stuarda laisse ressortir ses passions et son côté féminin alors qu’Elisabeth a laissé passer la politique d’abord.

Stuarda est aussi la victime d’Elizabeth car elle la gênait politiquement. Donizetti prend quand même une liberté car d’un point de vue historique, les deux reines ne se sont jamais rencontrées à la différence de ce qui se passe dans l’opéra. Lors de la scène de la confrontation, je comprends que Stuarda explose après toutes les manipulations qui ont été opérées contre elle. Surtout, elle comprend qu’Elizabeth ne lui laissera jamais la liberté. Il s’agit peut-être d’une impulsion suicidaire dans laquelle Stuarda fait un choix qui va la conduire à la mort. Peut-être aurait-elle pu réagir autrement et ainsi sauver sa vie. Mais c’est à ce moment qu’elle reprend sa dignité avant de mourir. Dignité, liberté et féminité au sens de sensualité sont trois caractéristiques du personnage. 

De manière générale, avec les reines Tudor il y a le défi vocal et le destin tragique. J’ai toujours beaucoup aimé Shakespeare qui en a décrites quelques unes dans ses pièces. J’ai une espèce de fascination pour ces destins de femmes qui sont très particuliers. Elles sont toutes extraordinaires. 

Musicalement, quelles sont les grandes étapes du rôle ? Quelles sont les principales difficultés ?

Cette partition me fait explorer des choses que je commence à peine à découvrir dans ma voix. C’est une tessiture qui va du grave à l’aigu. Puis plus l’intrigue avance, plus on descend dans les registres les plus graves de la tessiture. Ce rôle est donc très difficile à gérer sur la longueur. Comme disait Callas, ce rôle nécessite d’être un peu « comme un ascenseur ». 

Votre passage préféré de la partition ? 

Le cantabile qui est dans la scène avec Talbot ainsi que le duo qui suit au II. Rien que d’en parler cela me donne des frissons. C’est une scène avec un fort impact dramatique et qui entre dans la psychologie de Stuarda. On voit la fragilité de la femme et ce recul qu’elle prend par rapport à sa vie. 

Revenons à votre parcours : avez vous participé à des concours de chant à vos débuts ? Si oui ont-ils eu une influence sur votre carrière ? Recommanderiez vous à de jeunes chanteurs de s’aventurer dans ce type d’exercice ? 

J’ai toujours détesté les concours (rires). J’ai du en faire deux au début de ma carrière dont un qui ne m’a rien apporté. L’autre était autour d’une mélodie française incroyablement difficile et duquel j’ai été éliminée. Le lendemain je suis retournée chez mon professeur qui m'a dit dans les yeux : « les concours c’est terminé ». Je me suis donc tournée vers les auditions. D’autant plus que j’ai commencé tard et que souvent je ne rentrais plus dans les limites d’âge imposées pour les inscriptions aux concours. 

Le concours donne quand même une idée d’une voix. On demande en un minimum de temps à un candidat de tout donner dans un air et cela n’est vraiment pas évident. Mais quelque part le métier est aussi comme cela. J’ai des étudiants que je pousse pour qu’ils soient confrontés à des avis, pour qu’ils changent d’environnement, pour qu’ils se frottent à des situations nouvelles et qu’ils prennent confiance en eux. Quand on est dans une situation de challenge on fait sortir de soi-même des qualités que l’on ne connaissait pas et qui sont ainsi révélées. C’est là que l’on voit si l’on a la force mentale, physique et nerveuse nécessaire pour une carrière. Mais tout dépend des personnalités des étudiants. Quand on peut, je pense que c’est une bonne chose. 

Quel a été le déclic qui vous a conduit à dire : « je veux être chanteuse d’opéra » ? 

Je crois que dans le ventre de ma mère je chantais déjà. Elle était chanteuse d’opérette. Quand elle était au conservatoire j’étais dans son ventre et je devais faire les vocalises avec elle. Depuis toute petite j’ai toujours chanté. L’accès à la musique m’a été refusé. Je suis alors devenu enseignante. À un moment donné l’appel de la musique a été très fort. Je sentais que je pouvais donner quelque chose. J’ai arrêté l’enseignement et j’ai pris mon envol. 

Si vous deviez présenter la vie d’un chanteur d’opéra à quelqu’un qui n’en a aucune idée, quels éléments choisiriez-vous ? 

Énormément de travail. J’entends le travail personnel. Vous êtes seul avec votre seule discipline. Il n’y a pas d’horaire. Parfois je me suis vue passer des jours et des nuits avec des partitions. Donc c’est avant tout une vie de travail. 

Une grande solitude également. C’est bien d’avoir autour de soi des gens qui comprennent cela et c’est très rare. Généralement cela déstabilise beaucoup les situations personnelles. 

Il faut un grand amour de la musique, de la voix et de la scène. J’ai été submergée par cet amour. Mon métier est avant tout une passion. Il faut cet amour pour pouvoir réaliser un équilibre avec tous les sacrifices qui en découlent. 

Allez-vous régulièrement à l’opéra en tant que spectatrice ? 

J’y allais beaucoup mais aujourd’hui je souffre beaucoup trop avec les artistes. Donc ma présence dans le public devient exceptionnelle. Je suis trop empathique, je comprends les difficultés, l’état du chanteur, et j'en souffre. 

Quelle est votre position face à l’avis de la critique et de la presse ? 

Je n’ai plus le même regard qu’avant. Je me suis laissée détruire par cela en début de carrière. La critique peut faire beaucoup de dégâts notamment faire perdre à un chanteur toute la confiance qu’il avait en lui au début. J’accepte la critique quand elle est constructive et qu’elle est solide. 

Qu’est ce qu’une critique constructive ? 

C’est la critique de quelqu’un qui sait ce qu’est l’opéra, qui a écouté par exemple toutes les versions et qui peut faire les différences. C’est également l’avis de quelqu’un qui, peut-être, a fait un peu de chant s’il veut parler des chanteurs et qui se rend compte de pourquoi tel chanteur fait telle chose. Il faut aussi rester dans la modération, ne pas détruire l’artiste.

Est-ce que vous vous demandez, en tant qu’artiste, quel est mon rôle aujourd’hui dans la société ? A quoi « sert » (le terme est évidemment provocateur) le chanteur lyrique aujourd’hui ? 

Avec tous les événements tristes, graves et douloureux qui se passent en ce moment, je pense que l’on a de plus en plus besoin de la musique et des chanteurs. Ils peuvent apporter beaucoup d’amour à tous ces êtres humains qui souffrent. Chaque artiste est un canal qui expérimente le don et l’empathie avec le monde. L’artiste est là pour donner un choc, une émotion à celui qui écoute. C’est un rôle très important surtout quand un pays commence à ne pas aller bien. Il faut encore plus les préserver car ils sont la vie et le foisonnement d’un pays. 

Entretien réalisé à l’Opéra de Marseille, le mardi 25 octobre 2016.