À la veille de la rentrée, une nouvelle a fait grand bruit outre-Manche : un sondage mené par la plateforme Encore Musicians auprès de 568 musiciens britanniques rapporte que 64% d’entre eux envisagent de changer de profession. On apprend encore que depuis le mois de mars, 40% ont fait des démarches pour obtenir un autre emploi, et 41% n’ont bénéficié d’aucune aide gouvernementale depuis le début de la crise causée par le Covid-19.

Tristan Labouret © Philippe Durville
Tristan Labouret
© Philippe Durville

Si aucune étude de ce type n’a vu le jour en France, bien des indicateurs montrent qu’on est apparemment loin de cette situation alarmante. Les premières semaines avaient certes suscité une inquiétude légitime : le silence ou les tweets convenus du transparent Franck Riester, les effets de manche hallucinés et hallucinants d’un Emmanuel Macron en bras de chemise, le jargon balbutiant de Jean-Michel Blanquer ont montré que la plupart des hauts responsables politiques étaient déconnectés de la réalité des métiers de la musique classique. Mais ils ont au moins été capables d’entendre les revendications du milieu et de prendre d’importantes mesures-phares : les indemnités versées aux auto-entrepreneurs et l’année blanche accordée aux intermittents ont soulagé quelque peu une quantité d’artistes « cachetonneurs », de techniciens et autres professionnels de l’ombre ; peu après, les solistes, chambristes et autres artistes indépendants ont vu leurs requêtes prises en compte dans un amendement porté par Aurore Bergé. Enfin, pendant l’été, les collectivités locales ont souvent pris efficacement le relais d'un ministère de la Culture débordé : déjouant les pronostics, une quantité d’événements ont finalement pu se maintenir (La Roque d’Anthéron, le Festival de Menton, 1001 Notes en Limousin, l’Août musical de Deauville…) et de nouvelles initiatives ont même germé en un temps record (les Concerts au Potager du Roi à Versailles, le festival des Dissonances à Port-Royal des Champs, le Festival Rosa Bonheur…).

Loin des chiffres inquiétants d’outre-Manche, l’Hexagone musical serait même gagné par une forme d'euphorie, à l'image du titre futuriste apparu chez nos confrères de Diapason : « Comment la musique fut sauvée » ! En France, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, surtout depuis que notre ex-consœur Roselyne Bachelot, grande musicophile devant l’Éternel, a repris les rênes de la rue de Valois, menant avec fermeté la valse des directeurs à l’Opéra de Paris et annonçant au côté du Premier Ministre une flopée de millions pour soutenir le spectacle vivant. Tant pis si tout cela reste un peu flou, la balle est maintenant dans le camp du tout récent Centre national de la musique : à celui-ci de faire ses preuves et d’enterrer par la même occasion les polémiques qui ont pu entourer sa fondation.

64% de musiciens hésitant à changer de profession ? Cette crise des vocations artistiques ne nous concernerait donc pas… ou du moins, pas dans l’immédiat. Car il reste bien des angles morts dans les manœuvres institutionnelles : en cette heure de rentrée des classes, on ne sait toujours pas quels protocoles sanitaires vont être appliqués dans les conservatoires et la mise à mal du chant choral par la pandémie ne semble pas émouvoir grand monde – le chant est pourtant un outil indispensable pour forger l'oreille musicale, n'en déplaisent aux Assurancetourix et autre Castafiore qui égayent notre imaginaire.

Et quid de nos musiciens de demain, les étudiants en conservatoires et pôles supérieurs ? Pour nombre d’entre eux, le coup a été terrible. Logés dans des studios (voire des chambres chez l’habitant) où il est souvent inenvisageable de travailler son instrument par respect pour le voisinage, les étudiants qui n’ont pas la chance d’être soutenus financièrement par leurs parents gagnent leur vie non par l’intermittence (système trop exigeant pour pouvoir mener des études en parallèle) mais par des cachets isolés (sessions d’orchestre ponctuelles, accompagnement de chœurs amateurs), des cours particuliers (souvent non déclarés) et/ou des remplacements d’enseignants en conservatoire.

Avec le confinement, toutes ces sources de revenu se sont taries, la fermeture des établissements a empêché une quantité d’étudiants de simplement pratiquer leur instrument, les divers systèmes d’aide ont été incapables de répondre à toutes les demandes et rien n’indique que des mesures exceptionnelles seront prises avec la rentrée. Quant à l’apprentissage artistique à proprement parler, il a viré à la méthode Coué devant le mot d’ordre « continuité pédagogique », les cours (et les concours) se multipliant en visio-conférence, quelles que soient les inégalités d’accès à internet et les limites évidentes d’un tel procédé quand les subtilités du son et le « jouer ensemble » constituent la matière première de l’enseignement. Pour regonfler le moral des troupes dans cette situation inédite, les deux plus grandes écoles supérieures de la musique en France (les CNSMD de Paris et Lyon) n’ont rien trouvé de mieux que d’appeler les jeunes musiciens à jouer de temps à autre l’hymne de l’Eurovision à leur fenêtre. L’initiative a été d’une efficacité inattendue : elle est parvenue à faire à peu près l’unanimité contre elle, donnant lieu à de remarquables parodies sur les réseaux sociaux et à des fous rires apparemment salutaires.

Ne nous laissons pas abattre ! Félicitons-nous d’avoir des politiques prompts à voler au secours des artistes d’aujourd’hui quand ceux-ci élèvent la voix. Déplorons simplement dans le même temps que les tribunes enflammées des acteurs de la culture et les belles annonces des ministères prennent si peu en considération les artistes de demain. Car pendant ce temps, chez ceux-ci, le doute s’installe et la question d’une reconversion professionnelle apparaît de plus en plus souvent – un journal estudiantin s’en est fait l’écho inquiet dès mai dernier. Si de telles réorientations devaient se concrétiser et se multiplier, c’est l’ensemble du milieu musical qui en souffrirait d’ici peu. Et toutes les belles mesures prises aujourd’hui pourraient sonner creux dans quelques années.