Il y a quelques mois, La Flûte Enchantée de Mozart investissait la scène de l’opéra Bastille. Du 5 au 13 mai, A Flowering Tree de John Adams est proposé au Théâtre du Châtelet. Le rapport ? Le temps d’une représentation, les deux œuvres invitent le spectateur à parcourir un chemin initiatique, symbole de l’existence humaine. Créé à Vienne en 2006 et s’inspirant directement de l’opéra de Mozart à l’occasion des 250 ans de sa naissance, l’opéra de John Adams développe des thèmes universels dans un cadre indien traditionnel et coloré qui dégage une très belle poésie. Une réussite, fondée sur l’éclectisme de la proposition artistique.

A Flowering Tree est une œuvre surprenante. John Adams livre son sixième opéra, qui tranche avec les précédents. Nixon in China et I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky, programmés au Châtelet respectivement en 2012 et 2013, faisaient référence à des événements historiques marquants du XXème siècle étatsunien. Le titre de cette nouvelle production lui-même, A Flowering Tree, inspire une image végétale qui contraste nettement avec les problématiques douloureuses du monde occidental moderne. Sur proposition de Peter Sellars, collaborateur du compositeur américain depuis plusieurs années, le livret s’inspire d’un conte indien plein de magie.

A Flowering Tree © Marie-Noëlle Robert
A Flowering Tree
© Marie-Noëlle Robert

Voici un résumé de l’argument rédigé par John Adams :

« Kumudha, une jeune fille pauvre mais très belle, découvre qu’elle possède le pouvoir de se métamorphoser en arbre en fleurs. Caché dans un arbre, un jeune prince assiste à l’une des transformations de Kumudha. Troublé et émerveillé, il l’épouse. La sœur du prince, jalouse, se moque de Kumudha et lui enjoint de procéder au rituel ; elle l’abandonne alors qu’elle n’a pas encore repris sa forme humaine. Devenue un monstre hideux – mi-arbre mi-femme – Kumudha est découverte par une troupe de ménestrels. [...] Au marché, des servantes de la reine aperçoivent la troupe de ménestrels et entendent un chant magnifique provenant d’une créature monstrueuse. Sans savoir qu’il s’agit de Kumudha, la Reine (la sœur du prince) ordonne de baigner cette chose et de la couvrir d’huiles parfumées avant de l’amener au chevet du Prince. Restés seuls, Kumudha et le Prince se reconnaissent. Ils sont submergés de joie. Le Prince procède à la cérémonie magique qui permet à Kumudha de retrouver sa forme humaine. »

La mise en scène de Vishal Bhardwaj restitue délicatement l’atmosphère fantastique du conte. Les gerbes de blé et les jarres constamment déployées sur scène selon des figures variées sculptent l’espace scénique en lui donnant du sens, le tout nimbé dans la couleur changeante d’un cyclorama. La simplicité de l’intrigue est intelligemment restituée : il n’y a que trois chanteurs solistes, les trois figures indispensables au récit, le narrateur, Kumudha et le Prince. Ces deux derniers, personnages omniprésents dont la psychologie est éprouvée tout au long de l’œuvre, s’expriment à la fois par le chant et par la danse (les rôles sont dédoublés), tandis que les autres intervenants gravitent autour d’eux sous forme de marionnettes grandeur nature (la mère et la sœur de Kumudha, la sœur du Prince) ou d’un ensemble indifférencié (le chœur prenant plusieurs fonctions au fil de l’histoire). Les costumes restituent une ambiance exotique de façon un peu trop explicite, surtout au premier acte, mais l’ambiance pittoresque qui se dégage de certaines scènes va de pair avec le côté presque comédie musicale de plusieurs passages chantés.

John Adams décrit lui-même sa partition comme caractérisée par « une certaine franchise et une simplicité de la palette musicale et de la conduite du récit ». Les lignes vocales, quoique privilégiant les larges intervalles, ne présentent en apparence aucune difficulté à l’audition, mettant au contraire l’expressivité des interprètes en valeur ; en revanche, l’orchestration témoigne d’un travail compositionnel extrêmement minutieux, et se marie avec un incroyable naturel à la ligne mélodique faussement limpide. Kumudha (Paulina Pfeiffer) tout comme le Prince (David Curry) incarnent leurs personnages avec une égale conviction, relayés de temps à autre par leurs alter ego danseurs (Ella Fiskum et Sudesh Adhana, qui a conçu la chorégraphie) tout aussi imprégnés par la beauté du mythe.

Certains passages dévoilent la réelle complexité de l’opéra, qui suppose une pluralité de lectures : le lyrisme des différentes transformations de Kumudha, traduites à chaque fois de façon renouvelée dans la scénographie mais toujours nimbées de sons scintillants (célesta, carillon…), laisse place à des polyrythmies martelées par le remarquable chœur du Châtelet. L’orchestre Symphonique Région Centre-Tours, dirigé par Jean-Yves Ossonce, ne fléchit pas malgré l’exigence de l’écriture musicale.

Après deux actes dégageant une certaine étrangeté onirique, A Flowering Tree aboutit sur un accord parfait final, signe de l’harmonie retrouvée. Mais attention aux apparences : le message n’est pas univoque. La relative accessibilité de l’œuvre ne doit pas faire oublier au spectateur que le sens d’une production artistique, surtout un opéra ésotérique contemporain, lui est sans cesse dérobé…et pourtant se déploie comme un arbre, aux fleurs à portée de main.