Au printemps 2014, le Théâtre des Champs-Elysées place au coeur de sa programmation un festival dédié à Rossini : d’avril à juin, trois opéras en version scénique et deux en version de concert mettent le compositeur italien à l’honneur. Mardi 27 mai avait lieu la dernière représentation de Tancredi, “mélodrame héroïque en deux actes” datant de 1813. A cheval entre la fin du classicisme et la déferlante romantique, le premier grand opera seria de Rossini était servi par une belle distribution, assez efficace pour faire oublier par moments l’absence d’originalité de la mise en scène.

Christian Helmer, Antonino Siragusa, Patrizia Ciofi, Josè Maria Lo Monaco © Vincent Pontet
Christian Helmer, Antonino Siragusa, Patrizia Ciofi, Josè Maria Lo Monaco
© Vincent Pontet

Tancredi est un opéra du XIXème siècle, avec les caractéristiques qui s’y rattachent : histoire d’amour sur fond de situation politique, structure à l’italienne faisant alterner airs, récitatifs, duos et choeurs, fin tragique. Il existe en vérité deux dénouements prévus pour Tancredi, mais l’issue malheureuse a toujours été privilégiée, pour des raisons dramatiques évidentes. La virtuosité du traitement vocal va de pair avec la terrible puissance des événements qui frappent les personnages…ce que n’exprime pas vraiment la mise en scène de Jacques Osinski. Son choix était pourtant clair : une transposition de l’intrigue dans un cadre plus contemporain et pourtant désuet, le style années 1950-1960. Entre la salle des fêtes de la mairie aux néons froids et au décor sinistre, la cellule de garde-à-vue reproduite de façon aussi réaliste que possible, et le bureau présidentiel / patriarcal affublé d’une lampe de mauvais goût, les choix esthétiques sont assez ennuyeux et ne laissent entrevoir aucun arrière-plan symbolique. Difficile de comprendre le retour récurrent d’une surface réfléchissante (face au public) dans des scènes différentes, ou l’apparition improbable d’une peinture plus abstraite à la toute fin de l’opéra.  

Les lacunes de la proposition scénique étaient heureusement compensées par la musicalité des interprètes. A la direction, Enrique Mazzola débordait d’énergie, fidèle à lui-même : une qualité absolument nécessaire pour donner de l’allant à ce type d’opéra et rendre supportables les quelques longueurs dues au livret. L’Orchestre Philharmonique de Radio France a livré une interprétation presque classique de l’oeuvre, ce qui s’est révélé être une lecture tout à fait fine, bien plus intelligente qu’un jeu empli de pathos. La propreté du son, la précision des attaques et la sobriété du phrasé restituaient la progression de l’opéra avec ses contrastes et ses effets mais sans insister sur la grandiloquence du genre, sans s’appesantir sur les clichés rythmiques et les courbes mélodiques surexpressives.

 La prestation la plus impressionnante, celle qui se détache du reste, c’est l’incarnation de Tancredi par Marie-Nicole Lemieux. Complètement travestie en homme, méconnaissable, la grande mezzo-soprano a créé l’illusion : le public ne s’est pas demandé à un seul instant ce qu’il devait penser du rôle (le héros masculin de l’opéra étant, sur scène, une femme), Tancredi était présent devant les spectateurs, animé par la fougue, débordant d’amour pour sa promise et bouillonnant de haine contre son rival. Son timbre chaleureux et sa technique impeccable se mêlaient harmonieusement au chant coloré de Patrizia Ciofi, qui jouait Amenaide. Si des duos émanait une grâce envoûtante, la soprano n’a pas été aussi excellente dans tous ses passages solo. Sa performance éblouissante au début du deuxième acte est arrivée comme un soulagement après une première partie fastidieuse, où sa voix semblait fatiguée, abîmée, altérée par un souffle indésirable. On sait ce dont Patrizia Ciofi est capable, elle l’a encore montré à Paris cette saison dans Lucia di Lamermoor à l’opéra Bastille ; on ne peut que regretter que sa fraîcheur et sa beauté lumineuse soient comme ternies dans Tancredi, quand sa posture reflète les difficultés vocales contre lesquelles elle lutte.

Antonino Siragusa faisait un Argirio très convaincant, pleinement à l’aise d’une part dans son rôle de chef de clan et d’autre part en tant que père déchiré à l’idée de condamner sa fille (Amenaide). La basse Christian Helmer a pu laisser éclater son superbe timbre pendant les trop rares moments où Orbazzano (rival de Tancredi) intervenait dans l’action. José Maria Lo Monaco (Isaura, mezzo-soprano) et Sarah Tynan (Roggiero, soprano) ont affirmé dans leurs airs respectifs leurs belles qualités vocales, qui devraient leur assurer un avenir prometteur.

En accentuant les pianissimos et les fortissimos, le choeur du Théâtre des Champs-Elysées ajoutait un peu plus de vie encore au drame. Dans l’ensemble, cette production de Tancredi s’est montrée aboutie sur le plan musical et décevante sur le plan esthétique. Les prochaines dates du festival Rossini en revanche (L’Italienne à Alger le 10 juin, et La Scala di seta le 13 juin) feront uniquement place à la musique en évacuant la mise en scène.