Un royaume triste, un Prince déprimé, un bouffon déterminé, des conspirateurs qui complotent, des magiciens qui tirent les ficelles, une malédiction farfelue, un cerbère-cuisinière farouche, des oranges géantes abritant des princesses assoiffées, quelques décès évitables, une métamorphose étonnante, un mariage à suspense, des rebondissements à la pelle sur une musique trépidante avec des chœurs qui passent leur temps à commenter l’action : tels sont les ingrédients de L’Amour des trois oranges, le délirant cocktail lyrique présenté pour l’ouverture de la saison à l’Opéra de Lyon.

Créé en français à l’Opéra de Chicago en 1921, cet opéra de Prokofiev reste encore aujourd’hui une gageure pour n’importe quelle institution lyrique : comment enchâsser les différents niveaux de l’intrigue de manière fluide, comment gérer ses rapides changements de décor ou de situation, ses nombreux clins d’œil, ses interludes rythmés ? 21 ans après avoir donné une première mise en scène de l’ouvrage au Nederlandse Opera d’Amsterdam, Laurent Pelly en propose une nouvelle et c’est une réussite incontestable.
Dans des décors sobres qui permettent, via quelques cloisons et autres jeux de lumière bien sentis, de voyager en un temps record de l’enfer de la vile Fata Morgana à la tanière de la terrible Cuisinière, le metteur en scène organise les déplacements et les gestes des chanteurs comme une gigantesque chorégraphie millimétrée. Du savoureux chœur des Médecins aux (nombreuses) courses-poursuites qui ponctuent l’œuvre, de la démarche traînante du fourbe Premier ministre aux plus petits mouvements de tête du Roi et de son conseiller, rien n’est laissé au hasard ; et, surtout, tout est en accord avec la partition foisonnante de Prokofiev.

Entre cette scénographie épurée et ce jeu rythmé, la fantaisie du spectacle est nourrie visuellement par les costumes et les accessoires : les sujets du Roi de Trèfle, tout droit sortis d’un jeu de cartes, produisent l’hilarité par leur seul accoutrement ; la féroce Cuisinière et sa louche redoutable sont plus repoussantes qu’un dragon wagnérien ; la scène des oranges est un pur délice et la robe de la Princesse sera l’agrume sur le gâteau du mariage final. On pourrait en dire plus, mais cela risquerait de gâcher le plaisir de la surprise…
En cet après-midi de première, les chanteurs vont mettre un peu de temps à entrer dans le spectacle, laissant percevoir çà et là de petits décalages, mais tout porte à croire que cela mûrira au fil des représentations : après l’entracte, c’est un plateau à l’unisson qui déroule sa partition avec conviction, à l’image de Linard Vrielink qui, dans le rôle du Prince, est plutôt désordonné dans ses éclats de rire de l'acte II avant de délivrer de manière très élégante son tendre chant d’amour de l’acte III.

Si Damien Pass (Léandre et Farfarello) et Robert Lewis (Truffaldino) se montrent quant à eux solides de bout en bout, ce sont surtout quelques seconds rôles qui se mettent en évidence au sein d'une distribution pléthorique : avec sa diction hors-pair et son jeu de scène impeccable, Marc Mauillon incarne parfaitement le fidèle conseiller Pantalon. Giulia Scopelliti offre une pulpe vocale fruitée tout ce qu’il y a de plus appropriée au rôle de la future Princesse Ninette. Quant à la Cuisinière de Jean-Fernand Setti, elle est tout simplement irrésistible, tant vocalement que scéniquement.
À l’inverse, le duo du magicien Tchélio et de la sorcière Fata Morgana déçoit quelque peu, Daniel Mirosław multipliant les approximations malgré son coffre et Gabrielle Philiponet paraissant parfois en déficit de puissance ; quant au Roi de Trèfle de Piotr Micinski, il manque franchement de majesté sur ses premières répliques avant de redresser la barre après l’entracte.

Il n’y a revanche que des lauriers à tresser aux Chœurs de l’Opéra de Lyon, particulièrement sollicités dans cette œuvre : non seulement ils se montrent capables de parcourir la scène en tous sens et à toute allure, mais en plus ils parviennent à délivrer leurs innombrables répliques avec un parfait sens du timing et une clarté vocale appréciable. Chapeau également aux musiciens de l’orchestre, irréprochables dans une partition exigeante dont ils extraient tout le jus, et au chef Dmitry Matvienko dont on aperçoit régulièrement les gestes précis et efficaces dépasser de la fosse. Il ne reste que quelques places pour les prochaines dégustations : pressez-vous !
Le déplacement de Tristan a été pris en charge par l'Opéra national de Lyon et l'Auditorium-Orchestre national de Lyon.






















