Il est des coïncidences qui troublent, au point de donner à une œuvre une résonance que son seul propos ne saurait expliquer. Soulèvement, la nouvelle création d’Angelin Preljocaj présentée au Théâtre de la Ville à Paris jusqu'au 7 novembre, voit le jour dans un timing proprement déroutant : quelques heures avant la première, le pouvoir en place a interdit les manifestations dans diverses localités du pays, créant la polémique, tandis qu’une mobilisation massive ne montre aucun signe d’essoufflement depuis le week-end précédent, malgré une répression parfois violente. Dans ce contexte, la représentation se charge d’une véritable urgence politique. Que peut encore le corps collectif face à la répression ? Et comment faire résonner, jusque sur scène, la voix d’un peuple qui refuse de se taire ?

<i>Soulèvement</i> par le Ballet Preljocaj &copy; Didier Philispart
Soulèvement par le Ballet Preljocaj
© Didier Philispart

Le spectacle commence dans la pénombre. Des silhouettes dispersées, étrangères les unes aux autres, se rapprochent progressivement, se lient, font groupe : la communauté se constitue. S’ensuit une succession de tableaux enchaînés qui alternent mouvements explosifs et accalmies, énergie de la révolte et gestes de soin. Car Soulèvement ne réduit pas la contestation à sa seule dimension spectaculaire : entre les élans collectifs, les corps se rassemblent en petits groupes, se réconfortent, se protègent. Les interprètes semblent parfois ne former qu’un seul corps, solidaire dans l’affrontement comme dans la fragilité.

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La création musicale signée Irène Drésel, véritable déesse de la fête, épouse l’architecture chorégraphique en faisant alterner sa pâte techno irrésistible et moments plus lyriques voire planants. Dans les passages animés, la rythmique des mouvements est calée sur les beats, ce qui crée une impression d’énergie inarrêtable. Les douze danseurs parfaitement synchronisés incarnent la détermination d’un groupe dont la force naît de la cohésion. La fougue et la virtuosité des interprètes du Ballet Preljocaj impressionnent, d’autant que leur jeunesse confère au propos une légitimité particulière : ce sont des corps qui refusent l’immobilisme et semblent réclamer leur avenir. La lumière, souvent stroboscopique, joue de la pénombre et des éclats, instaurant une atmosphère virulente, électrique.

<i>Soulèvement</i> par le Ballet Preljocaj &copy; Didier Philispart
Soulèvement par le Ballet Preljocaj
© Didier Philispart

Mais la lutte ménage aussi ses respirations. Quatre femmes partagent un moment de calme et de sororité ; des duos s’enlacent, se réconfortent, parfois se désirent, comme pour préserver une parcelle de douceur au milieu du combat. Deux portés retiennent particulièrement l’attention. Le premier, accompagné d’un baiser, voit une danseuse soulevée en demi-plié sur le flanc de son partenaire : le porté romantique, qui rappelle celui – célébrissime – du Parc de Preljocaj, se trouve ici réinventé dans une esthétique sportive, presque guerrière. Le second, au ras du sol, suspend un corps par les pieds dans un équilibre périlleux. Tension, fragilité, danger : ces images disent une intimité qui persiste malgré tout. Elles font aussi surgir, discrètement, le vieux mot d’ordre « Make love, not war ».

<i>Soulèvement</i> par le Ballet Preljocaj &copy; Didier Philispart
Soulèvement par le Ballet Preljocaj
© Didier Philispart

Le spectacle ne recule pas devant les signes les plus explicites. Des tags sont réalisés en direct sur scène : « justice », « fight for », « equity »… avant que les deux responsables ne soient arrêtés. Des vidéos projetées sur une toile en fond de scène accompagnent certains tableaux, mais elles s’avèrent souvent superflues, tant elles répètent ce que les corps expriment déjà. La chorégraphie, elle-même très symétrique et parfaitement réglée, frôle par moments l’illustration. Or une révolution n’est pas quelque chose d’harmonieux : c’est chaotique, imprévisible, déroutant. Ni la fumée, ni les drapeaux, ni les costumes réalistes ne suffisent à dissiper cette impression d’une révolte trop belle pour être tout à fait vraie.

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La scène de CRS matraquant des manifestants au ralenti cristallise cette ambiguïté. Le propos est frontal mais esthétisé, et la ficelle un peu grossière. Pourtant, comment reprocher à une œuvre de sensibiliser sur un tel sujet ? En donnant à voir la souffrance, l’échec d’une revendication populaire et la violence de sa répression, Preljocaj rend visibles des mécanismes qu’il est indispensable de continuer à dénoncer, alors même que les violences policières se normalisent et s'aggravent de façon alarmante.

<i>Soulèvement</i> par le Ballet Preljocaj &copy; Didier Philispart
Soulèvement par le Ballet Preljocaj
© Didier Philispart

Par bonheur, l’image ultime de Soulèvement s’avère brillante et d’une grande justesse. Un nouveau dispositif scénographique, d’abord miroir, puis panneau transparent, se retrouve brisé lorsque chaque danseur s’empare d’un fragment. Ces éléments sont ensuite réassemblés en une sorte de pyramide, apparemment bancale mais suffisamment solide pour que les danseurs s’élancent dessus, dedans, autour. Avec joie, ils s’approprient pleinement cette construction. Le symbole est fort : le monde ancien a été défait, un autre se bâtit – le leur. La révolution devient synonyme de reconstruction. En cette soirée singulière, le spectacle prend ainsi valeur d’adresse. Comme si le chorégraphe nous soufflait, à la manière de Stéphane Hessel, « Indignez-vous ! », et nous incitait, après avoir contemplé la beauté de la résistance, à trouver, ensemble, la force de la mettre en mouvement pour bâtir un monde meilleur.

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