Il faut parfois un corps pour faire apparaître ce qui n’est pas là. Avec ODE, présentée dans le cadre du festival de danse « Échelle humaine », Catol Teixeira nous fait percevoir à la fois frontalement et très subtilement ce qu’est l’absence : l'interprète et chorégraphe nous amène à éprouver le sentiment, et même la sensorialité de quelque chose qui aurait disparu mais dont la trace persiste. Dans la salle intimiste de Lafayette Anticipations, où quelques dizaines de personnes à peine entourent l’espace de jeu, la plupart assises à même le sol, la proximité presque troublante de l’artiste rend possible un spectacle où le corps n’est plus une image à regarder, mais une présence incandescente à quelques mètres de soi.

Catol Teixeira dans <i>ODE</i> &copy; Binta Kopp
Catol Teixeira dans ODE
© Binta Kopp

Au début, cette présence est pourtant presque effacée. La lumière est neutre et de larges vêtements enveloppent l’interprète, complétés par de longs cheveux qui lui dissimulent le visage. Rien ne cherche à s’imposer. Les premiers mouvements sont lents, retenus, comme s’ils provenaient d’un ailleurs invisible. Il y a du silence alors même que la musique est déjà là, discrète ; une sorte de défection, quelque chose qui se tient caché ou en retrait. Le corps hésite, ralentit, se rassemble, recommence. Il y a quelque chose de fantomatique dans cette apparition, mais aussi une promesse : celle d’un mouvement qui cherche son propre élan.

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Puis les apparats sont rejetés et le corps, le visage apparaissent. Il ne s’agit pas d’une révélation, mais plutôt de l’effacement progressif de la disparition. Les gestes deviennent plus précis, plus dessinés, puis plus amples. Les ronds de jambe, les torsions du dos, les figures au sol font circuler une énergie nouvelle. Catol Teixeira occupe pleinement l’espace en le parcourant avec fougue, le saturant d’énergie, l’électrifiant, chaque tour du plateau associé à une phrase chorégraphique renouvelée.

Quelque chose s’ouvre et cette ouverture est aussi perceptible dans le son et la lumière. La création sonore de Mbé et Luisa Lemgruber accompagne l’ascension sans jamais simplement l’illustrer : l’électro se densifie, s’amplifie, gagne en volume, tandis que les lumières évoluent et s’intensifient. Tout participe d’un même mouvement, comme si la pièce passait progressivement d’un état de veille à une présence pleine. Torse nu, Catol Teixeira prend plaisir à offrir son élan au regard. Bien loin de se livrer au spectacle de l’exposition, iel – c'est avec ce pronom que l'artiste se définit – crée un espace plus intime encore, chargé de confiance. Quelque chose se simplifie dans la relation habituelle entre celui ou celle qui regarde et l’interprète regardé·e. La nudité partielle, résultat d’un cheminement, s’avère ici comme une manière d’être là, pleinement, dans toute sa vulnérabilité, sa force, sa puissante et banale réalité humaine hic et nunc.

Les regards de l’artiste viennent à leur tour chercher ceux qui entourent le carré. Ces adresses, directes et silencieuses, rendent le public encore plus présent à lui-même et à la situation inhabituelle voire déroutante qui advient. Une fois de plus, ODE ne suggère pas ce qu’il faudrait comprendre (ou qu’il y aurait quoi que ce soit à comprendre !) ; la pièce procède par insinuations, par traces, et laisse affleurer des sensations plutôt que des significations.

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Le riz alors répandu au sol, près du cercle formé par le public, prend la forme possible d’une offrande ou d’un rituel. Puis vient la corde, et avec elle une autre manière de faire confiance – cette fois à son propre poids face à la gravité. L’artiste s’y suspend, se laisse tomber en arrière, effectuant des mouvements d’arabesque et de balancier. L’oscillation s’affirme et devient vertigineuse, Catol Teixeira se retrouvant renversé·e et bringuebalé·e, la tête effleurant le sol à chaque passage. Ce qui frappe alors n’est pas la prise de risque en elle-même, mais la manière dont fragilité et puissance cessent de s’opposer pour coexister. Dans cette capacité à tomber et à revenir se lit une force vive, inhérente à l’être, qui existe depuis toujours et qu’il s’agit seulement de laisser circuler.

C’est peut-être cela qu'ODE dessine sous nos yeux : moins une histoire qu’une possibilité d’être au monde. Un parcours fait de retraits et d’ouvertures, d’absence et de présence, de disparition et de retours. Une vie qui ne se raconte pas, mais qui se découvre une force qui n’a pas besoin de se proclamer et qui prend sa source dans le mouvement même, dans l’élan vital, dans la persistance du corps à continuer son parcours.

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