Sir András Schiff s’est fait une spécialité du récital improvisé, selon ses propres mots : avant de s’assoir au piano, il ne sait pas ce qu’il interprétera. Sauf du Bach, bien sûr. Bach, le plus grand de tous, celui qu’il joue chaque matin avant son petit-déjeuner. Et c’est donc le Kantor qui ouvre la soirée proposée par les Grands Interprètes à Toulouse, avec l’« Aria » des Variations Goldberg, lancée sur un tempo très soutenu. La construction est simple : lisibilité maximale pour la basse, le reste suit. Le reste, c’est cette ligne reconnaissable entre mille, qu’il joue avec une grande liberté : retards, ornements, ruptures de rythme – un téléphone sonne –, reprises très variées, comme s’il était aux commandes d’un clavecin.

Récital improvisé, certes, mais raisonné aussi : entre chaque pièce, Schiff prend le micro et explique, commente ses choix, donne une clé d’écoute. Ainsi nous présente-t-il la Cinquième Suite française de Bach, selon lui un condensé de musique européenne pensée par un musicien qui n’a jamais quitté son Allemagne. Et c’est un pianiste autrichien mais aussi hongrois et britannique, qui vit en Italie, qui le dit. Fluidité, élans irrésistibles, souplesse des phrasés, caractère, inventivité, chaque danse est une découverte, jusqu’à la fugue finale – toux – avec ses renversements, ses contre-sujets clairs et hauts, la fermeté de sa ligne : autant l’homme parait fragile, descendant sur scène à pas mesurés, autant le pianiste montre des doigts d’une fermeté et d’une ductilité impressionnantes.
Après le clavecin, c’est le pianoforte que le Schiff semble embrasser, dans une interprétation toute en noir et blanc de la Sonate en ut mineur de Joseph Haydn (Hob.XVI:20), la première œuvre à qui le compositeur a donné le nom de « Sonate ». Schiff joue ce soir un « vieux » Steinway du siècle dernier (années 80 !), stable, sûr, égal, ferme, qui se prête idéalement – toux – à l’exercice. Puis vient le Rondo K511 de Mozart, autre merveille dont le pianiste fait une sorte de laboratoire du romantisme. Où l’on comprend que Schiff n’est pas seulement un improvisateur du récital, mais aussi un expérimentateur de l’interprétation, dont on imagine que pas une ne ressemble à une autre. Enfin cette première partie s’achève sur un Concerto italien (retour à Bach) enlevé jusque dans sa partie centrale.

C’est Beethoven qui ouvre la seconde partie, la Sonate op. 28 dite « Pastorale », ce nom montrant son caractère, ni héroïque, ni dramatique, mais tendre. Schiff l’entame avec aplomb, au fond du clavier, mais c’est dans le deuxième mouvement qu’il montre sa mesure… Quelle douceur dans – bruit de téléphone qui tombe – ces pizzicati à la basse et quelle beauté dans sa gestuelle : on dirait qu’il est surpris par ce qu’il joue, qu’il s’en émerveille. Nous avons un homme heureux devant son clavier. Le rondo final est un émerveillement campagnard, haies et collines, lumière tamisée, gaité simple.
Et Beethoven encore, avec sa Sonate op. 31 n° 2 dite « La Tempête ». Plus lourde. Les blocs thématiques qui s’enchaînent – toux – en ouverture semblent manquer d’unité. La reprise est variée, non par l’ajout de notes mais par de subtils changements d’éclairage de la polyphonie. Et comme pour la sonate précédente, l’« Adagio » est une pure – toux – merveille, dense – toux, grommellement d’András Schiff – et fragile.
À la fin du mouvement, le pianiste se lève sans un mot et quitte la scène. Stupeur dans la salle, on chuchote, on commente, on s’interroge. Puis il revient, le visage bougon, saisit le micro et demande un peu de tenue, ajoutant qu’il finit puis qu’on ira se coucher. Le dernier mouvement semble survolé, joué très tranquillement, avec peu de pédale, perdant presque son caractère fantasque. Sitôt après les dernières notes, tout en douceur, la salle est debout pour l’acclamer… ou pour le quitter bruyamment. Un rôti dans le four ? Un parcmètre qui tourne ? Le récital était long : deux heures et demi intenses.
Pas rancunier, András Schiff revient et nous offre le Nocturne n° 20 de Chopin. Las, au bout de quelques dizaines de secondes, un grand bruit dans l’escalier achève de bouleverser le pianiste qui lâche le clavier et s’en va avant même la fin du morceau. C’était la troisième fois que ce géant du piano venait à Toulouse. La dernière ?



