C’est la foule des grands soirs qui remplit la grande salle Henry Le Bœuf du Palais des Beaux-Arts pour accueillir les Wiener Symphoniker venus se produire pour la première fois à Bruxelles sous la baguette de celui qui est leur directeur musical depuis la saison dernière, Petr Popelka.

Petr Popelka © Susanne Hassler-Smith
Petr Popelka
© Susanne Hassler-Smith

C’est d’abord en formation réduite que les musiciens viennois prennent place sur la scène pour accompagner les frères Lucas et Arthur Jussen dans le Concerto pour deux pianos K365 de Mozart. C’est peu dire que les jeunes pianistes néerlandais y font merveille. On reste abasourdi tant devant leurs qualités de pianistes et d’interprètes que face à leur entente qui tient de l’alchimie. Jouant par cœur, témoignant d’une technique à ce point irréprochable qu’elle se fait oublier, utilisant un minimum de pédale – ce qui nous vaut des passages en gammes d’une clarté absolue –, les frères Jussen enchantent à tout moment par leur délicatesse et leur naturel stupéfiants. Tout ici coule de source avec une fraîcheur et une aisance merveilleuse dans les mouvements rapides, spirituels et brillamment enlevés, alors que l’« Andante » est désarmant de tendresse. On peut parler ici d’une véritable gémellité interprétative, tant est renversante l’unanimité de l’articulation, du phrasé, de la dynamique et de la sonorité des deux solistes qui se trouvent littéralement les yeux fermés et nous offrent une interprétation idéale de cette œuvre.

Si le succès qu’obtiennent les solistes est on ne peut plus mérité, on se montrera plus réservé sur l’accompagnement de Popelka, certes franc et enthousiaste, mais peu raffiné et étonnamment privé de ce naturel et de cette spontanéité que l’on attend d’une formation viennoise dans Mozart. 

C’est donc avec beaucoup de curiosité qu’on attendait ce que le chef tchèque et ses musiciens allaient offrir dans Une symphonie alpestre, partition démesurée plus encore par sa gigantesque orchestration que par sa durée qui frise quand même l’heure. Et ici, on ne peut qu’avouer sa déception. Certes, on a affaire à une formation de très bon niveau dont les membres dominent leurs parties souvent – comme toujours chez Richard Strauss – très exigeantes. À leur tête, il y a un chef compétent qui maîtrise incontestablement cette partition longue et touffue. Popelka sait sans nul doute que ce poème symphonique se voulant le récit d’une journée de rude randonnée alpestre dans ces montagnes bavaroises si chères au compositeur est bien plus qu’un Baedeker montagnard en technicolor. Mais cela ne suffit pas.

En dépit des qualités des instrumentistes – cuivres très sûrs, cordes chaleureuses, bois délicieusement champêtres – et du beau fondu orchestral que le chef obtient d’une formation plus appliquée qu’impliquée, cette lecture est plus consciencieuse qu’inspirée. Bien sûr, elle permet d’apprécier bien des beautés de cette musique qui se veut volontiers descriptive en détaillant les événements de cette journée à la montagne (les cloches des vaches dans les pâturages, la violence de l’orage, la sérénité du coucher de soleil). Cependant, cette approche certes disciplinée, mais malheureusement prudente et émotionnellement neutre, manque cruellement de cet élan qui devrait tout emporter sur son passage dans une œuvre qui peut difficilement s’en passer. On ne peut que regretter que le parti de probité du chef débouche trop souvent sur une précautionneuse neutralité et l’ennui de l’auditeur.

Petr Popelka © Susanne Hassler-Smith
Petr Popelka
© Susanne Hassler-Smith