
Arielle Beck, jeune femme maintenant, se dirige vers le Steinway par grandes enjambées décidées. Et elle attaque plus vite que d’autres ne dégainent des revolvers. Le premier mouvement de la Sonate en ré majeur op. 28 de Ludwig van Beethoven, dans sa clarté, révèle déjà une palette extraordinaire de touchers contrastés, qui se situent entre les deux pôles d'une dureté volontaire et affirmative et d'une tendresse infinie des sons perlés, chaque chose en son temps et lieu, savamment choisis par l’artiste.
Car Arielle Beck en est une, exquise : de son jeu scintillant et animé d’une conscience mature se dégage une autorité qui découle de son expertise manifeste. Son jeu par moments sotto voce ou au tempo subtilement élastique ici et là dégage bien les aspirations précocement romantiques de cette Sonate « Pastorale ». L’« Andante » débute comme une promenade dramatique, sous un ciel changeant : en pleine éclaircie, comme des coquetteries, la main droite fait tomber des gouttes de pluie insolentes d’un ciel paraissant pourtant sans nuages. La main gauche dans le « Scherzo », martelant son solo, est absolument consciente d’elle-même, les vagues pianistiques produites dans le mouvement final sont aussi précises que moelleuses.
Que dire de son interprétation de Mendelssohn, d’abord des Romances sans paroles, délicieuses ? Arielle Beck en joue quatre avec une intuition génuine de l’âme humaine qu’on prêterait à quelqu’un du double de son âge au moins, en connaissant toutes les tempêtes déchaînées, toutes les joies intimes et toutes les failles secrètes. Le Rondo capriccioso prolonge ensuite ce profond partage d’émotion, que la technicité impeccable de la partie finale parachève.
Arielle Beck parvient à surprendre encore dans la Sonate n° 3 en si mineur de Chopin, après une exposition qu’elle dessine à bon escient sèche et décidée, rugosité qui cède aussitôt la place à un adoucissement délicat. Les changements de main sont imperceptibles, les descentes de clavier totalement stupéfiantes. Hypnotiques, les thèmes plus cantabile sont énoncés sans ostentation, mais de façon non moins impérieuse : complètement absorbée dans son jeu, la soliste partage généreusement son offrande intime. Arielle Beck dégage des facettes insoupçonnées de cette œuvre, faisant ressortir des sonorités harmoniques qui trop souvent passent inaperçues.
Aussi long que puisse être son souffle gestuel dans Chopin, Arielle Beck montre la versatilité de son jeu encore dans la Sonate n° 4 en ut mineur « D’après de vieux cahiers » de Prokofiev. Le discours laconique du compositeur russe est investi d’une précision, d’une articulation sans faille et d’un sens dramatique, mais aussi d’une tendresse inouïe dans le mouvement lent, qui précède un finale grandiose.
Jouant son énorme programme par cœur, gratifiant le public de deux bis avec une simplicité et un sourire aussi ingénus que sympathiques, Arielle Beck conquiert son public, dont les bravos fusent, par une sûreté interprétative qui repose sur un talent et une technicité hors norme. On se trouve face à une artiste d’exception : celle qui possède l’envergure de se hisser au niveau des plus grands, Martha Argerich, Nelson Freire ou Maurizio Pollini, s’appelle Arielle Beck, que le monde pianistique se le dise.
Ce récital a été organisé par l'Opéra de Lyon et Piano à Lyon.




















