S'il est des reprises dont on ne perçoit pas la nécessité, il en est d'autres qui s'imposent, aussi réjouissantes qu'au premier jour. Créé à Genève en 2010 et entré à Bastille en 2014, le Barbier de Séville de Damiano Michieletto appartient d'évidence à la seconde catégorie. Pour cette sixième reprise à l'Opéra national de Paris, c'est une toute nouvelle équipe de chanteurs qui se saisit de l'irrésistible mécanique rossinienne et d'une mise en scène qui tient en haleine du début à la fin, au seul service de l'œuvre.

<i>Le Barbier de Séville</i> &copy; Albert Facelly / Opéra national de Paris
Le Barbier de Séville
© Albert Facelly / Opéra national de Paris

Plantons le décor, celui de Paolo Fantin : une rue étroite d'un quartier populaire de Séville, tout un immeuble sur plusieurs étages, avec ses pièces, ses escaliers et ses recoins, qui tourne sur lui-même jusqu'à devenir incontrôlable à la fin du premier acte, et tout un petit peuple qui s'active. On est dans les premiers films d'Almodovar au temps de la Movida avec ses couleurs vives, ses personnages toujours un peu dépassés par leurs passions à l'unisson des costumes vintage de Silvia Aymonino et des lumières de Fabio Barettin.

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Vénitien d'origine et donc héritier de la commedia dell'arte, Damiano Michieletto sait que le rire le plus efficace naît de la précision. Chaque tableau, chaque scène est réglée au cordeau, dans un foisonnement d'idées et de mouvements qui, au lieu de les obscurcir ou de les brouiller, éclaire au contraire toutes les situations, au plus près de la musique et du livret.

<i>Le Barbier de Séville</i> &copy; Albert Facelly / Opéra national de Paris
Le Barbier de Séville
© Albert Facelly / Opéra national de Paris

Car ce Barbier exige des acteurs autant que des voix, objectif pleinement atteint : Huw Montague Rendall campe un Figaro solaire, presque aristocratique et lance son « Largo al factotum » avec un abattage stupéfiant. Le potentiel de séduction du personnage ne cessera de se déployer tout au long de l'intrigue. Jack Swanson, jeune ténor américain qui fait ses débuts à Paris, lui oppose un Almaviva élégant, au timbre lumineux, qui affronte la tessiture périlleuse du rôle avec autant d'aisance que de charme, même si les premières vocalises le cueillent un peu à froid. Il se rattrapera très largement et avec quelle maestria dans le redoutable « Cessa di piu resistere » du deuxième acte.

Lea Desandre est une Rosina piquante, accoutrée en punkette tout en malice, tour à tour exagérément désespérée, furieuse ou amoureuse. La mezzo dessine une jeune femme qui n'a rien d'une pupille docile. Le legato est soyeux, les vocalises sont crânement assumées et le regard pétille. Son air du premier acte « Una voce poco fa » est tellement attendu qu'on eût souhaité une vocalité plus affirmée. Quant à Nicola Alaimo (Bartolo), il a toute l'autorité d'un vrai chanteur bouffe tout en rondeurs, un sens avéré du comique et d'un personnage de barbon moins caricatural qu'une certaine tradition le dépeint.

<i>Le Barbier de Séville</i> &copy; Albert Facelly / Opéra national de Paris
Le Barbier de Séville
© Albert Facelly / Opéra national de Paris

Adolfo Corrado (Don Basilio) fait de l'air de la calomnie un petit sommet de cynisme bien huilé, tandis qu'Isobel Anthony campe une Berta plus almodovarienne que nature. Amin Ahangaran (Fiorello) et Hyunsik Zee (l'officier) complètent une équipe très soudée. Les ensembles, cœur battant de la partition, sont d'une netteté enthousiasmante, surtout dans les finales les plus déments. Jamais la proximité entre Le Barbier de Rossini et Les Noces de Mozart n'apparait avec plus d'évidence qu'à la fin du premier acte.

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Dans la fosse, Jader Bignamini a compris l'essentiel : chez Rossini, l'énergie naît de la clarté. Dès l'ouverture, il privilégie la fluidité, allège les textures et les accents, parfaitement suivi par un orchestre en état de grâce. On entend même l'intervention savoureuse d'un basson bien français, comme celui qu'entendit Rossini lors de la création parisienne du Barbier en 1819, au milieu d'un pupitre de bois piquants et malicieux. Les tempos sont vifs sans précipitation, les crescendos sont menés avec une progression irrésistible et les contrastes de dynamique soulignés sans ostentation, sans parler d'un continuo espiègle.

<i>Le Barbier de Séville</i> &copy; Albert Facelly / Opéra national de Paris
Le Barbier de Séville
© Albert Facelly / Opéra national de Paris

Les chœurs, préparés par Alessandro Di Stefano, s'intègrent avec une joie visible au dispositif scénique voulu par Michieletto. Au total, trois heures et quart d'un spectacle sans temps mort ni flottement qui atteste de la puissance toujours actuelle d'un texte – Beaumarchais – et d'une musique aptes à toucher tous les publics : en ce dimanche après-midi dans le vaste vaisseau de Bastille, il y a beaucoup de familles, dont les applaudissements, les cris et les trépignements redoubleront d'intensité quand les interprètes viendront longuement saluer à la fin de ce Barbier d'anthologie.

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