L’ampleur du programme annonçait de grandes choses. Les augures ont été favorables. D’un côté, le Triple Concerto de Beethoven avec Anne-Sophie Mutter (violon) et Yo-Yo Ma (violoncelle) ; de l’autre, la Symphonie n° 9 de Bruckner avec le West-Eastern Divan Orchestra, donnant ainsi le clap de fin à la série dédiée par Daniel Barenboim à ce compositeur.

Daniel Barenboim, Anne-Sophie Mutter et Yo-Yo Ma © Julien Mignot
Daniel Barenboim, Anne-Sophie Mutter et Yo-Yo Ma
© Julien Mignot

Un divertissement : voilà ce qui unit le caractère premier du Triple Concerto de Beethoven et l’esprit de l’interprétation qu’offrent Daniel Barenboim, Yo-Yo Ma et Anne-Sophie Mutter. Cette œuvre s’inscrit en effet dans la lignée des concertos grossos où les solistes, loin de s’affronter dans des conflits virtuoses, dialoguent, correspondent, s’entretiennent dans une ambiance de salon. Le divertissement est possible car l’assurance dans le jeu est totale : les difficultés techniques de la partition sont transcendées avec une maîtrise absolue. La grande complicité des interprètes réunis sur la scène de la Philharmonie se perçoit à travers les nombreux échanges, regards et sourires qui laissent l’impression d’une agréable discussion entre amis. Le jeu en trio est méticuleux, porté d’une même intention, en particulier chez les deux instruments à archet. Dans les thèmes joués ensemble, ils semblent chercher à fondre leurs sons l’un dans l’autre. Et l’on retient son souffle quand les aigus violonisants du violoncelle entrent en résonance avec les suraigus d'Anne-Sophie Mutter !

Afin de s’assurer que le violoncelle ne soit pas couvert par l’orchestre, Beethoven lui confie les expositions des thèmes. Yo-Yo Ma travaille chacun d’entre eux comme un joyau, qu’il délivre avec inspiration. Montrant en premier lieu un jeu dépouillé, sobre et galant, celui-ci gagne progressivement en amplitude comme en vibrato. Et de faire résonner dans le « Largo » un motif d’une grande sincérité à l’aigu chatoyant. Dans le troisième mouvement, les traits se font plus emportés, parfois espiègles avec des graves nonchalants. À ses côtés, Anne-Sophie Mutter allie la clarté d’exécution et l’élégance du phrasé, parfois ténu et léger sur la corde, parfois bouillonnant à grands coups d’archet. L’énergie et l’impulsion dans le jeu sont infaillibles et forcent le respect.

Barenboim assure honorablement sa double fonction de chef et de pianiste. Face à son instrument, il cultive le trait brillant et vigoureux dans les aigus, soutenu par des basses énergiques. Reste un usage parfois trop large de la pédale, qui noie le discours et la clarté à laquelle l’effectif comme les deux autres solistes s’astreignent. Comme chef, il fait du West-Eastern Divan Orchestra une phalange à deux visages, alternant esprit chambriste (très apprécié) et jeu dramatique (les modulations soudaines). De légers décalages chez les cordes, en particulier dans le finale, n’entachent pas une interprétation bien dressée et assurée avec sérieux.

Daniel Barenboim dirige le West-Eastern Divan Orchestra © Julien Mignot
Daniel Barenboim dirige le West-Eastern Divan Orchestra
© Julien Mignot

Quelques minutes d’entracte et l’on se retrouve presqu’un siècle plus tard, chez Bruckner, avec sa vibrante Symphonie n° 9 en ré mineur. Le divertissement laisse la place à la quête métaphysique, l’œuvre étant dédiée à Dieu. Inachevée, elle montre dans les trois mouvements qui nous sont parvenus (Allegro — Scherzo — Adagio) une écriture d’une grande complexité. La forme musicale s’étend selon des développements sans fin, à l’instar de la mélodie infinie de Wagner.

Daniel Barenboim entretient une grande affinité avec ce compositeur, comme le montrent l’enregistrement des symphonies avec la Staatskapelle de Berlin et le cycle Bruckner à la Philharmonie que vient clôturer cette soirée. Le résultat est une magnifique fresque musicale appuyée par un effectif sûr de lui, inspiré et très attentif à la direction du chef. Le chef profite des passages modérés et aérés des deux premiers mouvements, évocateurs des grands espaces, pour instaurer un rubato bien dosé qui semble dilater le temps, avant de reprendre une conduite infaillible rythmiquement lorsque les thèmes principaux adviennent ; il mobilise alors les cuivres avec élan afin d’explorer des timbres vrombissants et implacables.

Le troisième mouvement, qui s’apparente à une brève accalmie, est suivi de près par une battue régulière qui se méfie des valeurs longues pour garder l’équilibre en place et guider le discours vers un son large et contemplatif. Il trouve dans le West-Eastern Divan Orchestra une phalange à l’affût du moindre de ses mouvements et particulièrement enthousiaste, au vu des sourires parfois échangés entre les pupitres. Les instrumentistes assurent des attaques bien en place malgré les intrications rythmiques de la partition (sauf de regrettables décalages lors du scherzo qui appelle une marche au pas) et se montrent pleinement dans l’esprit de l’ouvrage. Les contrebasses et les vents se détachent particulièrement du lot, les premiers par un jeu rigoureusement plié à la battue du chef, les seconds par une belle présence, en particulier dans les passages paisibles où les lignes papillonnent légères sur les nappes des cordes.

Face aux applaudissements du public, Daniel Barenboim revient à la barre d’une dégaine lente et impassible, monstre sacré qui salue longuement et avec le public la phalange du West-Eastern Divan Orchestra, acteurs premiers du succès de ce concert.

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